Littérature

Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 21:20

Philinte.

Je n' ai jamais ouï de vers si bien tournés.
Alceste.
Morbleu ! ...
Oronte.
Vous me flattez, et vous croyez peut-être...
Philinte.
Non, je ne flatte point.
Alceste, bas.
Et que fais-tu donc, traître ?
Oronte.
Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité :
Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
Alceste.
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu' on nous flatte.
Mais un jour, à quelqu' un, dont je tairai le nom,
Je disais, en voyant des vers de sa façon,
Qu' il faut qu' un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons qui nous prennent d' écrire ;
Qu' il doit tenir la bride aux grands empressements
Qu' on a de faire éclat de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s' expose à jouer de mauvais personnages.
Oronte.
Est-ce que vous voulez me déclarer par là
Que j' ai tort de vouloir... ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ;
Mais je lui disais, moi, qu' un froid écrit assomme,
Qu' il ne faut que ce faible à décrier un homme,
Et qu' eût-on, d' autre part, cent belles qualités.
On regarde les gens par leurs méchants côtés.
Oronte.
Est-ce qu' à mon sonnet vous trouvez à redire ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire,
Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
Oronte.
Est-ce que j' écris mal ? Et leur ressemblerois-je ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disais-je,
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?
Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?
Si l' on peut pardonner l' essor d' un mauvais livre,
Ce n' est qu' aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez à vos tentations,
Dérobez au public ces occupations ;
Et n' allez point quitter, de quoi que l' on vous somme,
Le nom que dans la cour vous avez d' honnête homme,
Pour prendre, de la main d' un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
C' est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
Oronte.
Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet... ?
Alceste.
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.


   Molière, Le Misanthrope, Acte I, Scène 2

Par sophie - Publié dans : Littérature
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Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /Mars /2009 20:15


Inverness. – Devant le château de Macbeth.

Entre la femme de Macbeth, seule, tenant  une lettre.

LADY MACBETH. - « …Elles sont venues à ma rencontre dans le jour de la victoire, et j'ai appris par la plus complète révélation qu'elles ont en elles une connaissance plus qu'humaine. Alors que  je brûlais du désir de les questionner plus à fond, elles se sont évaporées, changées en air. J'étais encore ravi par la surprise quand sont arrivés des messagers du roi, qui m'ont proclamé thane de Cawdor, titre dont venaient de me saluer les sœurs fatidiques, en m'ajournant aux temps à venir par ces mots: Salut a toi, qui seras roi ! J'ai trouvé bon de te confier cela, compagne chérie de ma grandeur, afin que tu ne perdes pas ta part légitime de joie, dans l'ignorance de la grandeur qui t'est promise. Garde cela dans ton cœur et adieu ! »
Tu es Glamis et Cawdor, et tu seras ce qu'on t'a promis... Mais je me défie de ta nature : elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine pour que tu saisisses le plus court chemin. Tu voudrais la grandeur; tu as de l'ambition, mais tu n’as pas la cruauté qui devrait l’accompagner. Ce que tu veux vivement, tu le veux saintement: tu ne voudrais pas tricher, et tu voudrais une victoire imméritée. Ton but, noble Glamis, te crie: « Fais cela pour m'atteindre. » Et cela, tu as plutôt peur de le faire que désir de ne pas le faire. Accours ici, que, dans ton oreille, j’insuffle le courage, et que ma langue résolue chasse tout ce qui t'écarte du cercle d'or dont le destin et une puissance surnaturelle semblent t'avoir couronné !
Entre un serviteur.
Quelles nouvelles apportes-tu?

LE SERVITEUR. - Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH. - Tu es fou de dire cela. Ton maître n'est-il pas avec lui ? Si cela était, il m'aurait avertie de faire des préparatifs.

LE SERVITEUR. - La chose est certaine, ne vous en déplaise ! Notre thane approche; il s'est fait devancer par un de mes camarades, qui, hors d’haleine et chancelant, a eu à peine la force de transmettre son message.

LADY MACBETH. - Qu'on prenne soin de lui ! Il apporte une grande nouvelle.
                                                                                                                                                                           Le serviteur sort.
Le corbeau lui-même s'est enroué à croasser l'entrée fatale de Duncan sous mes créneaux. Venez, venez, esprits qui assistez les pensées meurtrières ! Débarrassez-moi de mon sexe ! et, de la tête au pieds, remplissez-moi toute de la plus atroce cruauté ; épaississez mon sang; fermez en moi tout accès, tout passage à la pitié. Qu'aucun retour compatissant de la nature n'ébranle ma volonté farouche et ne s'interpose entre elle et l'exécution ! Venez à mes seins de femme, prendre mon lait changé  en fiel, vous, ministres du meurtre, quel que soit le lieu où, invisibles substances, vous présidiez aux crimes de la nature. Viens, nuit épaisse, et enveloppe-toi de la plus sombre fumée de l'enfer: que mon couteau aigu ne voie pas la blessure qu'il va faire; et que le ciel perçant le linceul des ténèbres ne puisse me crier: « Arrête ! arrête ! »
                                                                                                                                                                               Entre Macbeth.
Grand Glamis ! noble Cawdor ! plus grand que tout cela par le salut prophétique! Ta lettre m'a transportée au-delà de ce présent ignorant, et je ne sens plus en cet instant que l'avenir.

MACBETH. - Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH. - Et quand repart-il ?

MACBETH. - Demain... C'est son intention.

LADY MACBETH. - Oh ! jamais le soleil ne verra ce demain !... Votre visage, mon thane, est comme un livre où les hommes peuvent lire d'étranges choses. Pour tromper le monde, paraissez comme le monde: ayez la cordialité dans le regard, dans le geste, dans la voix; ayez l'air de la fleur innocente, mais soyez le serpent qu'elle cache… Occupons-nous de celui qui vient ; et laissez-moi la charge de la grande affaire de cette nuit, qui, pour toutes les nuits et tous les jours a venir, nous assurera une autocratie souveraine et l'empire absolu.

MACBETH. - Nous en reparlerons.

LADY MACBETH. - Ayez seulement le front serein: changer de visage prouve qu’on à peur. Pour le reste, laissez-moi faire..

 

                    Shakespeare, Macbeth

Par sophie - Publié dans : Littérature
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Samedi 14 mars 2009 6 14 /03 /Mars /2009 20:58

 

 

MACBETH. - Parlez, si vous pouvez… Qui êtes-vous?

PREMIÈRE SORCIÈRE. - Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis!

DEUXIÈME SORCIÈRE. - Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Cawdor!

TROISIÈME SORCIÈRE. - Salut, Macbeth, qui plus tard seras roi!

BANQUO.- Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous craindre des choses qui sonnent si bien?

Aux sorcières

Au nom de la vérité, êtes-vous fantastiques, ou êtes-vous vraiment ce qu’extérieurement vous paraissez? Vous saluez mon noble compagnon de ses titres présents et de la haute prédiction d’une noble fortune et d’un avenir royal, si bien qu’il en semble ravi. A moi, vous ne parlez pas. Si vous pouvez voir dans les germes du temps, et dire quelle graine grandira et quelle ne grandira pas, parlez-moi donc, à moi qui n’implore et ne redoute ni vos faveurs ni votre haine.

PREMIÈRE SORCIÈRE. - Salut!

DEUXIÈME SORCIÈRE. - Salut!

TROISIÈME SORCIÈRE. - Salut!

PREMIÈRE SORCIÈRE. - Moindre que Macbeth, et plus grand !

DEUXIÈME SORCIÈRE. – Pas si heureux, pourtant bien plus heureux.

TROISIÈME SORCIÈRE. - Tu engendreras des rois, sans être roi toi même.

PREMIÈRE SORCIÈRE. – Banquo et Macbeth, salut!


MACBETH. - Demeurez, oracles imparfaits ! dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je le sais, je suis thane de Glamis; mais comment de Cawdor ? Le thane de Cawdor vit, gentilhomme prospère… Et être roi, cela n'est pas  dans la perspective de ma croyance pas plus que d'être thane de Cawdor. Dites de qui vous tenez cet étrange renseignement, ou pourquoi sur cette bruyère désolée vous barrez notre chemin de ces prophétiques saluts. Parlez ! je vous l'ordonne.

BANQUO.- La terre a, comme l'eau, des bulles d'air, et celles-ci en sont: où se sont-elles évanouies ?

MACBETH. - Dans l'air, et ce qui semblait avoir un corps s'est fondu comme un souffle dans le vent... Que ne sont-elles restées !

BANQUO. - Les êtres dont nous parlons étaient-ils ici vraiment ? ou avons-nous mangé de cette folle racine qui fait la raison prisonnière ?

MACBETH. - Vos enfants seront rois !

BANQUO. - Vous serez roi !

MACBETH. - Et thane de Cawdor aussi ! Ne l'ont-elles pas dit ?

BANQUO. – Tels étaient l’air et les paroles... Qui va là ?

Entrent Ross et Angus.

ROSSE. - Le roi a reçu avec bonheur, Macbeth, la nouvelle de ton succès: et, en apprenant comment tu risquas ta vie dans le combat contre les révoltés, son admiration et son enthousiasme luttent  à qui s’exprimera le premier. Interdit par tous les exploits que tu accomplis dans la même journée, il te trouve dans les rangs des Norvégiens intrépides, impassible devant toutes ces images de mort que ta dague semait. Avec la rapidité de la parole, les courriers succédaient aux courriers, et chacun d'eux rapportait tes prouesses dans cette grandiose défense de son royaume, et les versait à ses pieds.

ANGUS. - Nous sommes envoyés pour te transmettre les remerciements de notre royal maître: chargés seulement de t'introduire en sa présence, et non de te récompenser.

ROSSE. - Et, en gage d'un plus grand honneur, il m'a dit de t'appeler, de sa part, thane de Cawdor. Salut donc, digne thane, sous ce titre nouveau, car il est le tien désormais!

BANQUO, à part. - Quoi donc ! le diable peut-il dire vrai ?

MACBETH. - Le thane de Cawdor vit; pourquoi me revêtez-vous de manteaux empruntés ?

ANGUS. - Celui qui était thane de Cawdor vit encore; mais un lourd jugement pèse sur sa vie, qu'il a mérité de perdre. Était-il ouvertement ligué avec ceux de Norvège ? ou a-t-il appuyé le rebelle par des secours et des subsides cachés ? ou bien a-t-il travaillé par une double complicité à la perte  de son pays ? Je ne sais pas; mais le crime de haute trahison prouvé et avoué a causé sa chute.

MACBETH, à part. - Glamis, et thane de Cawdor ! Le plus grand est encore à venir !
                                                                                                                   Haut, à Angus.
Merci pour votre peine !
                                                                                                                   Bas, à Banquo.
N'espérez-vous pas que vos enfants seront rois, puisque celles qui m'ont donné le titre de Cawdor ne leur ont pas promis moins qu'un trône ?

BANQUO, bas, à Macbeth.- Une conviction trop absolue pourrait bien vous faire désirer ardemment la couronne au-dessus du titre de Cawdor. Mais c'est étrange. Souvent, pour nous attirer à notre perte, les instruments des ténèbres nous disent des vérités; ils nous séduisent par d'innocentes bagatelles, pour nous pousser en traîtres aux conséquences les plus profondes.

                                                                                                                                            A Ross et à Angus.

Cousins, un mot, je vous prie!

MACBETH, à part. - Deux vérités ont été dites, heureux prologues à ce drame gros d'un dénouement impérial dont le thème est la royauté.

                                                                                                                                            A Ross et à Angus.
Merci, messieurs!

                                                                                                                                            A part.
Cette sollicitation surnaturelle ne peut être mauvaise, ne peut être bonne... Si elle est mauvaise, pourquoi m'a-t-elle donné un gage de succès en commençant par une vérité? Je suis thane de Cawdor... Si elle est bonne, pourquoi cédé-je à une suggestion dont l'épouvantable image fait que mes cheveux se dressent et que mon cœur si ferme se heurte à mes côtes, contrairement aux lois de la nature? L'inquiétude que j'éprouve n'est rien à côté des horreurs que je ressens. Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire, ébranle à ce point ma faible nature d'homme, que ses fonctions sont paralysées par une conjecture; et rien n'est pour moi ce qui n'est pas.


           
Shakespeare, Macbeth, traduction de FV. Hugo

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Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /Fév /2009 15:29
Par sophie - Publié dans : Littérature
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Jeudi 2 octobre 2008 4 02 /10 /Oct /2008 20:41

La prière murmurait et hurlait dans sa tête, elle se déroulait  dans un ailleurs de sa mémoire, derrière et devant sa mémoire et dans le silence palpitant se son corps, elle errait là-dedans avec des mots enfouis et avec des images enfouies:
- touche-moi, Yasar,
- traverse-moi, Yasar,
- empare-toi de ma chair avec tes bras, avec ta tête,
- traverse-moi, secoue-moi,
- empare-toi de mes viscères, de mes organes jusqu'au dernier,
- prends mon coeur entre tes doigts et traverse-le
- touche-moi avec tes vertèbres, Yasar, avec l'intérieur de tes vertèbres,
- chuchote à l'intérieur de mes os,
- à l'intérieur de mes os va de zéro à un,
- chuchote-moi, murmure-moi et traverse-moi pour je vérifie la réalité de mon existence, touche mon existence, Yasar,
- gémis dans mes gémissements,
- creuse dans l'existence de ma voix,
- sombre en moi pour que je sache que l'ailleurs existe et  que tu es revenu parmi nous, parmi ceux et celles qu'on dit vivants,
- caresse l'intérieur de mon coeur et l'intérieur de mon existence,

- remue mon visage contre ton visage, avec ton visage revenu de l'ailleurs des morts,
- entre dans ma tête avec ta tête pour me construire,
- touche mon squelette pour me construire et me reconstruire,
- touche l'intérieur de mon squelette pour te reconstruire ensuite comme si nous étions vivants l'un et l'autre,
- compte nos deux existences en comptant de zéro à un,
- repose tes épaules sur mes épaules,
- habite mes pieds et mes mains et tous mes membres un par un,
- habite mon sang et ma bave,
- habite l'intime,
- creuse en moi dans l'existence de l'intime,
- habite mon souffle, Yasar,
- habite l'existence de mon silence avec ton silence,
- reviens Yasar,
- viens, reviens en force,
- quitte l'ailleurs des morts at apprends l'ailleurs des vivants, Yasar, apprends l'ailleurs des vivants en t'emparant de moi,
- fais comme si rien de toi n'avait été détruit,
- fais comme si tu n'avais pas été réduit en fragments de rien,
- installe-toi dans l'ailleurs à l'intérieur de mon existence,
- construis-nous ici, Yasar, reconstruis-nous,
- fais comme si rien de nous n'avait été détruit,
- fais comme si nous n'avions pas disparu,
- fais comme si nous n'avions pas été séparés ensemble séparés ensemble séparés ensemble, séparés ensemble dans l'ailleurs.

Antoine Volodine, songes de Mevlido, Seuil
Par sophie - Publié dans : Littérature
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Mercredi 21 mai 2008 3 21 /05 /Mai /2008 21:08
                                                                                                                                                        7 octobre 1978

Dans la vie de famille, vis-à-vis de nos proches, il y a toujours, comme en voiture, un "angle mort". Nos proches ne sont presque jamais que des connaissances, c'est-à-dire ceux qu'on ne connaît pas vraiment. La force de la cellule familiale, dont aucune levée d'écrou ne libère tout à fait, réside d'abord dans la sécurité qu'elle assure parfois à l'enfant. Mais, autant que la chaleur du sein et que cet amour aveugle qui éclaire et allège les jours, c'est cet aveuglement réciproque des parents et des enfants, trop proches les uns des autres pour se voir clair, qui fait de la famille (même celle des parents terribles) le lieu d'un étrange repos: il n'est pas nécessaire de les connaître, ni pour les aimer, ni pour les haïr.

                                                                         C. Roy, Permis de séjour



Par sophie - Publié dans : Littérature
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