Songes de Mevlido - Volodine

Publié le par sophie


La prière murmurait et hurlait dans sa tête, elle se déroulait  dans un ailleurs de sa mémoire, derrière et devant sa mémoire et dans le silence palpitant se son corps, elle errait là-dedans avec des mots enfouis et avec des images enfouies:
- touche-moi, Yasar,
- traverse-moi, Yasar,
- empare-toi de ma chair avec tes bras, avec ta tête,
- traverse-moi, secoue-moi,
- empare-toi de mes viscères, de mes organes jusqu'au dernier,
- prends mon coeur entre tes doigts et traverse-le
- touche-moi avec tes vertèbres, Yasar, avec l'intérieur de tes vertèbres,
- chuchote à l'intérieur de mes os,
- à l'intérieur de mes os va de zéro à un,
- chuchote-moi, murmure-moi et traverse-moi pour je vérifie la réalité de mon existence, touche mon existence, Yasar,
- gémis dans mes gémissements,
- creuse dans l'existence de ma voix,
- sombre en moi pour que je sache que l'ailleurs existe et  que tu es revenu parmi nous, parmi ceux et celles qu'on dit vivants,
- caresse l'intérieur de mon coeur et l'intérieur de mon existence,

- remue mon visage contre ton visage, avec ton visage revenu de l'ailleurs des morts,
- entre dans ma tête avec ta tête pour me construire,
- touche mon squelette pour me construire et me reconstruire,
- touche l'intérieur de mon squelette pour te reconstruire ensuite comme si nous étions vivants l'un et l'autre,
- compte nos deux existences en comptant de zéro à un,
- repose tes épaules sur mes épaules,
- habite mes pieds et mes mains et tous mes membres un par un,
- habite mon sang et ma bave,
- habite l'intime,
- creuse en moi dans l'existence de l'intime,
- habite mon souffle, Yasar,
- habite l'existence de mon silence avec ton silence,
- reviens Yasar,
- viens, reviens en force,
- quitte l'ailleurs des morts at apprends l'ailleurs des vivants, Yasar, apprends l'ailleurs des vivants en t'emparant de moi,
- fais comme si rien de toi n'avait été détruit,
- fais comme si tu n'avais pas été réduit en fragments de rien,
- installe-toi dans l'ailleurs à l'intérieur de mon existence,
- construis-nous ici, Yasar, reconstruis-nous,
- fais comme si rien de nous n'avait été détruit,
- fais comme si nous n'avions pas disparu,
- fais comme si nous n'avions pas été séparés ensemble séparés ensemble séparés ensemble, séparés ensemble dans l'ailleurs.

Antoine Volodine, songes de Mevlido, Seuil

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