Eviradnus II - Hugo

Publié le par sophie

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IV

La coutume de Lusace
C'est l'usage, à la mort d'un marquis de Lusace,
Que l'héritier du trône, en qui revit la race,
Avant de revêtir les royaux attributs,
Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus;
C'est de ce noir souper qu'il sort prince et margrave;
La marquise n'est bonne et le marquis n'est brave
Que s'ils ont respiré les funèbres parfums
Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts;
Les marquis de Lusace ont une haute tige,
Et leur source est profonde à donner le vertige;
Ils ont pour père Antée, ancêtre d'Attila;
De ce vaincu d'Alcide une race coula;
C'est la race, autrefois païenne, puis chrétienne,
De Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Étienne,
Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts
Bordant l'Europe au nord, flot d'abord, digue après.
Corbus est double: il est burg au bois, ville en plaine;
Du temps où l'on montait sur la tour châtelaine,
On voyait, au delà des pins et des rochers.
Sa ville perçant l'ombre au loin de ses clochers;
Cette ville a des murs; pourtant, ce n'est pas d'elle
Que relève l'antique et noble citadelle;
Fière, elle s'appartient; quelquefois un château
Est l'égal d'une ville; en Toscane, Prato,
Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,
Valent une cité, même forte et hardie;
Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois
Ce burg a le reflet de tous les anciens rois;
Tous leurs avénements, toutes leurs funérailles,
Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles;
Tous s'y sont mariés, la plupart y sont nés;
C'est là que flamboyaient ces barons couronnés;
Corbus est le berceau de la royauté scythe,
Or, le nouveau marquis doit faire une visite
A l'histoire qui va continuer. La loi
Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.
Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire
Un vin mystérieux versé dans un ciboire,
Qui doit, le soir venu, l'endormir jusqu'au jour;
Puis on le laisse, il part et monte dans la tour;
Il trouve dans la salle une table dressée;
Il soupe et dort; et l'ombre envoie à sa pensée
Tous les spectres des rois depuis le duc Bela;
Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là;
Le lendemain, on vient en foule, on le délivre;
Et, plein de visions du sommeil, encore ivre
De tous ses grands aïeux qui lui sont apparus,
On le mène à l'église où dort Borivorus;
L'évêque lui bénit la bouche et la paupière,
Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre
Dont Attila frappait, juste comme la mort.
D'un bras sur le Midi, de l'autre sur le Nord.
Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore
Le menaçant drapeau du marquis Swantibore
Qui lia dans les bois et fit manger aux loups
Sa femme et le taureau dont il était jaloux.
Même quand l'héritier du trône est une femme,
Le souper de la tour de Corbus la réclame;
C'est la loi; seulement, la pauvre femme a peur.

V

La marquise Mahaud
La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,
Mahaud est aujourd'hui marquise de Lusace.
Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce;
Une reine n'est pas une reine sans la beauté.
C'est peu que le royaume, il faut la royauté.
Dieu dans son harmonie également emploie
Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,
Et, certes, il est bon qu'une femme parfois
Ait dans sa main les moeurs, les esprits et les lois,
Succède au maître altier, sourie au peuple, et même,
En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine;
Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,
Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur;
Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.
Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse;
Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier,
Elle n'a pas encor voulu se marier.
Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie;
Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie,
Comme la biche joue entre le tigre et l'ours,
Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,
Deux noirs voisins qui font une noire besogne:
L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne.

       Victor Hugo, in La Légende des siècles

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Publié dans P. XIXè - Hugo

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