Eviradnus III - Hugo

Publié le par sophie

VI
Les deux voisins
Toute la différence entre ce sombre roi
Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,
C'est que l'un est la griffe et que l'autre est la serre;
Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire;
Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux
Dans l'enfer un traité d'alliance hideux;
On va même jusqu'à chuchoter à voix basse,
Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse,
L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir
Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir;
Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance,
Ils vivent côte à côte en bonne intelligence;
Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon
Sortent de leur tenaille et sont de leur façon;
Leurs deux figures sont lugubrement grandies
Par de rouges reflets de sacs et d'incendies;
D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien,
L'un est poëte, et l'autre est bon musicien;
Et, les déclarant dieux, la renommée allie
Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie.
L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli;
Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,
L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France
Marquis; les autres rois ont peu de différence;
Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,
Et le roi de Pologne est simple chevalier;
Mais dans ce siècle on voit l'exception unique
Du roi sarmate égal au césar germanique.
Chacun s'est fait sa part; l'allemand n'a qu'un soin,
Il prend tous les pays de terre ferme au loin;
Le polonais, ayant le rivage baltique,
Veut des ports; il a pris toute la mer celtique;
Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons;
L'Islande voit passer ses navires démons;
L'allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,
Le polonais secourt Spotocus, duc des Russes,
Comme un plus grand boucher en aide un plus petit;
Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit;
L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique,
Le roi sur le Jutland pose son pied cynique;
Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort,
Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord;
Des geysers du pôle aux cités transalpines,
Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,
Égratignent le pâle et triste continent.
Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant,
Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,
Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères;
Ils s'aiment; l'un est fourbe et l'autre est déloyal;
Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.
O les noirs conquérants! et quelle oeuvre éphémère!
L'ambition, branlant ses têtes de chimère,
Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,
Nourrit la pourriture et la stérilité;
Ce qu'ils font est néant et cendre; une hydre allaite,
Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.
Le polonais sournois, l'allemand hasardeux,
Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux;
Tous deux guettent Mahaud. Et naguère, avec rage,
De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage
Et d'où sortent des mots pleins d'ombre ou teints de sang,
L'empereur a jeté cet éclair menaçant:
-L'empire est las d'avoir au dos cette besace
Qu'on appelle la haute et la basse Lusace,
Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,
S'accroît, quand, par hasard, une femme est dedans.-
Le polonais se tait, épie et patiente.
Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante
Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,
Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts;
Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière;
Elle est femme toujours; dans sa couronne altière,
Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron;
Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron.
Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside;
Aux copistes d'Homère elle paye un subside;
Elle a tout récemment accueilli dans sa cour
Deux hommes, un luthier avec un troubadour,
Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,
Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,
A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts,
Lui font de la musique et lui disent des vers.
Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,
Font la fête du trône et sacrent leurs margraves;
C'est aujourd'hui le jour du burg mystérieux;
Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.
Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines,
Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines?
Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois?
Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois,
L'eau coule, le vent passe et murmure: Qu'importe!

VII
La salle à manger (...)

VIII
Ce qu'on y voit encore (...)


IX

Bruit que fait le plancher
C'est là qu'Eviradnus entre; Gasclin le suit.
Le mur d'enceinte étant presque partout détruit,
Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches,
Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,
Domine l'horizon, et toute la forêt
Autour de son perron comme un gouffre apparaît.
L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice
A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice;
Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,
Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon;
Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.
-Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes,
Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux,
Car la lumière est femme et se refuse aux vieux;
Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière.
On découvre d'ici la route et la clairière;
Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?- Gasclin
Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein,
D'une blanche lueur la clairière est baignée.
-Une femme à cheval. Elle est accompagnée.
-- De qui?- Gasclin répond: -Seigneur, j'entends les voix
De deux hommes parlant et riant, et je vois
Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.
-- Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute:
Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin.
Va-t'en, sans être vu. Tu reviendras demain
Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,
Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.- Le page
Regardant son bon maître avec des yeux de fils,
Dit: -Si je demeurais? Ils sont deux. -- Je suffis.
Va.-

       Victor Hugo, la légende des siècles

Publié dans P. XIXè - Hugo

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