Eviradnus V - Hugo

Publié le par sophie

XIII
Ils soupent
Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table.
-Je fais Joss chambellan et Zéno connétable.-
Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,
Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux;
Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille
N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille,
Ainsi va le babil sans forme et sans lien;
Joss par moment fredonne un chant tyrolien,
Et fait rire ou pleurer la guitare; les contes
Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.
(...)

XIV
Après souper
Cependant, par degrés,
Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés,
Zéno l'observe, un doigt sur la bouche; elle penche
La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche.
Zéno lui prend la main qui retombe.
-Elle dort!
Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort.
D'abord à qui l'état? Ensuite, à qui la fille?-
-Frère, dit Joss, parlons politique à présent.
La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent;
Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.
L'ami de dessous terre est sûr et tient parole;
Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté
De ce que nous avons construit et comploté;
Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine
Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.
Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,
Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien
Dont le pape sournois rira dans la coulisse,
Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,
Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait;
C'était bon dans le temps où l'on se querellait
Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,
Et quand Pépin tenait un synode à Leptine,
Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls,
Glaive au poing, s'arrachaient leur Agnès de deux sous;
Aujourd'hui, tout est mieux et les moeurs sont plus douce;
Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,
Et l'on sait en amis régler un différend;
As-tu des dés?
-- J'en ai.
-- Celui qui gagne prend
Le marquisat; celui qui perd a la marquise.
-- Bien.
-- J'entends du bruit.
-- Non, dit Zéno, c'est la bise
Qui souffle bêtement, et qu'on prend pour quelqu'un.
As-tu peur?
-- Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun,
Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent!
-- Finissons. Que le sort décide.-
Les dés roulent.
-Quatre.-
Joss prend les dés.
-Six. Je gagne tout net.
J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.
Dès demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre.
Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre.
Des trompettes d'airain seront mes galoubets.
Les impôts, cela pousse en plantant des gibets.-
Zéno dit: -J'ai la fille. Eh bien, je le préfère.
-- Elle est belle, dit Joss.
-- Pardieu!
-- Qu'en vas-tu faire?
-- Un cadavre.-
Et Zéno reprend:
-En vérité,
La créature m'a tout à l'heure insulté.
Petit! voilà le mot qu'a dit cette femelle.
Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle,
Dans la sombre minute où je tenais les dés:
-Fils, les hasards ne sont pas encor décidés;
-Je t'offre le gros lot: la Lusace aux sept villes;
-Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles,
-A ton choix, ayant tous leur peuple diligent;
-Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent,
-Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre
-D'où plus d'un fleuve sort, ou pas un ruisseau n'entre;
-Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis,
-Et je t'offre la France avec les fleurs de lis;
-Qu'est-ce que tu choisis?- J'aurais dit: -La vengeance.-
Et j'aurais dit: -Enfer, plutôt que cette France,
-Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,
-Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau!-
Mon frère, cette femme, absurdement marquise
D'une marche terrible où tout le Nord se brise,
Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,
Ayant été stupide au point de m'outrager,
Il convient qu'elle meure; et puis, s'il faut tout dire,
Je l'aime; et la lueur que de mon coeur je tire,
Je la tire du tien; tu l'aimes aussi, toi.
Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,
Les bohêmes, pour mettre fin à cette équipée,
Nous sommes devenus, près de cette poupée,
Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,
Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon;
Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme;
Or, frère, elle serait entre nous une flamme;
Tôt ou tard, et, malgré le bien que je te veux,
Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux;
Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte.
Nous l'aimons. Tuons-la.
-- Ta logique est exacte,
Dit Joss rêveur; mais quoi, du sang ici?-
Zéno
Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau,
Le tire, et le plancher se soulève; un abîme
S'ouvre; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime;
Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,
Zéno muet la montre à Joss silencieux;
Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.

       Victor Hugo, in La légende des siècles

Publié dans P. XIXè - Hugo

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