Eviradnus VI - Hugo

Publié le par sophie

XV
Les oubliettes
S'il sortait de ce puits une lueur de soufre,
On dirait une bouche obscure de l'enfer.
La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair
L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse;
On distingue les dents sinistres d'une herse,
Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit;
Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit;
L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue;
On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue;
Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,
Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,
D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.
-Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles,-
Dit Joss. Et Zéno dit: -Je connais le château;
Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,
Nous le savons, l'orfraie et moi; cette bâtisse
Est vieille; on y rendait autrefois la justice.
-- Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point?
-- Son oeil est clos ainsi que je ferme mon poing;
Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle,
L'obscure volonté du philtre étant sur elle.
-- Elle s'éveillera demain au point du jour?
-- Dans l'ombre.
-- Et que va dire ici toute la cour
Quand, au lieu d'une femme, ils trouveront deux hommes?
-- Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes.
-- Où va cette oubliette?
-- Aux torrents, aux corbeaux,
Au néant. Finissons.-
Ces hommes, jeunes, beaux,
Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface
Sous la noirceur du coeur le rayon de la face,
Tant l'homme est transparent à l'enfer qui l'emplit.
Ils s'approchent: Mahaud dort comme dans un lit.
-Allons!-
Joss la saisit sous les bras, et dépose
Un baiser monstrueux sur cette bouche rose;
Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,
Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif,
Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière.
Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière,
Est là béant.

XVI
Ce qu'ils font devient plus difficile à faire
Portant Mahaud, qui dort toujours,
Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas sourds
Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière;
La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière;
Tout à coup, il s'arrête, et Zéno dit: -Eh bien!-
Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien
Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... --
Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre;
Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,
Un des grands chevaliers rangés le long du mur
Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme,
Tranquille sous le masque horrible de son heaume,
Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher;
On croit entendre un dieu de l'abîme marcher;
Entre eux et l'oubliette, il vient barrer l'espace,
Et dit, le glaive haut et la visière basse,
D'une voix sépulcrale et lente comme un glas:
-Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas!-
Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte
Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.
La voix de fer parlant sous le grillage noir
Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,
Et que Zéno chancelle ainsi qu'un mât qui sombre:
-Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre
Dont tout l'univers parle et que vous connaissez;
Le voici: -Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,
-Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,
-Je contracte alliance avec mes deux bons frères,
-L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;
-Sans jamais m'absenter ni dire: Je suis las,
-Je les protégerai dans toute conjoncture;
-De plus, je cède, en libre et pleine investiture,
-Étant seigneur de l'onde et souverain du mont,
-La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,
-A la condition que, si je le réclame,
-Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.-
-- Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,
Es-tu Satan?
-- Je suis plus et moins. Je ne prends
Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,
Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.-
Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,
Et Zéno dit à Joss: -Hein! qu'est-ce que c'est donc?-
Joss bégaye: -Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.
De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre?
-- Le juge.
-- Grâce!-
La voix reprend:
-Dieu conduit par la main
Le vengeur en travers de votre affreux chemin:
L'heure où vous existiez est une heure sonnée;
Rien ne peut plus bouger dans votre destinée;
L'épée inébranlable et calme et dans le joint.
Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point
Que vous aviez sur vous l'oeil fixe de la peine;
Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine
Que Joss fût kayzer et que Zéno fût roi.
Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi?
Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,
N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables!
Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar;
Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char;
Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes;
Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes
La couronne de fer et la couronne d'or;
Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor;
Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde;
Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde
Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux;
Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux;
Vous avez la puissance et vous avez la gloire;
Mais, sous ce ciel pourpre et sous ce dais de moire,
Sous cette inaccessible et haute dignité,
Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,
Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,
Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,
Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!
O dégradation du sceptre et de l'épée!
Noire main de justice aux cloaques trempée!
Devant l'hydre, le seuil du temple ouvre ses gonds,
Et le trône est un siége aux croupes des dragons!
Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte!
Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte;
C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.
O peuple, million et million de bras,
Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,
Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent,
Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau!
Du restes, en voilà deux de pris; deux âmes telles
Que l'enfer même rêve étonné devant elles!
Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,
Splendides, inouïs, prospères, étouffants;
Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure.
Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure.
J'en ris. Je trouve bon qu'à de certains instants,
Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,
Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,
A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes,
Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter.
Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter.
La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde.
C'est bien. Dieu tout-puissant! quoi, des maîtres du monde,
C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là!
Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela!
En vérité, j'ai honte, et mon vieux coeur se serre
De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire.
(...)
Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires!
Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.-
Et son doigt est tourné vers le gouffre.
Atterrés,
Ils s'agenouillent.
-Oh! dit Sigismond, fantôme,
Ne nous emmène pas dans ton morne royaume!
Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous?
Grâce!-
Et le roi dit: -Vois, nous sommes à genoux,
Spectre!-
Une vieille femme a la voix moins débile.
La figure qui tient l'épée est immobile,
Et se tait, comme si cet être souverain
Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain;
Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:
-Princes, votre façon d'être lâches me gêne.
Je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras
Est le bras d'un vivant; Il ne me convient pas
De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.
Je suis Eviradnus.-

       Victor  Hugo, La légende des siècles

Publié dans P. XIXè - Hugo

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