Avec ma gueule de métèque - André Laude

Publié le par sophie

Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de l'Europe de l'Ouest sclérosée
à la peau du ventre fripée
Je suis juif de Lodz
j'ai quitté
il y a
à peu près un siècle
le Shettl natal
pour devenir
raccomodeur de vieux vêtements
rue des Ecouffes
fidèle client
de la synagogue
et du bistrot
de Goldenberg


Je m'appelle
Moshé Isaac Lewinshon


Je suis kabyle
du Ravin de la femme sauvage
je balaie les feuilles mortes d'octobre


en récitant du Prévert
L'été je vide les poubelles
c'est beau
Paris à cinq heures du matin
dans l'Ile-Saint-Louis
Là-bas m'attendent
femmes et enfants
je reviendrai un jour
au douar
riche et tuberculeux


Je m'appelle Mohamed Larbi
Fils de la Kahena

Enfant du grand désordre


Je suis nègre
du pays des grands fétiches
et des lacs profonds, brûlants
aux poissons lourds
chez Renault Billancourt
je travaille à la chaîne
A la pause de midi
je tape sur les vieux bidons
cabossés
et ça fait rire les copains français
qui entre eux à voix basse
prétendent
que j'ai bouffé mes grands-parents
Je suis nègre
syndiqué
il y a des femmes blanches
que je désire
en silence
Je m'appelle Abou Diouf
et il paraît
que j'ai vingt-trois ans
je ne bois jamais
car je suis bon musulman
et les autres se mettent en colère
parce que je refuse de me saoûler
en leur compagnie
quand tombe la nuit
sur Pantin Saint-Ouen
Bagneux Ivry
rue Saint-Denis


Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de la civilisation occidentale
j'ai toujours peur
des flics qui cognent
tâtent sournoisement
sous mon imperméable
j'ai toujours peur
des regards haineux
des sourires des mères
qui promènent
leur progéniture
j'ai toujours peur
des néons
de la foule
des bagnoles qui me frôlent
des feux rouges
des fins de journées
des patrons de cafés
et de leurs chiens-loups
J'ai toujours peur
dans le métro
au BHV
dans la rue
dans ma chambre
propre et triste
nue
J'a toujours peur
de mon visage
dans le regard de l'autre
J'ai toujours peur parce qu'obscurément je sais
que je suis coupable
coupable de tout


Pensez :
Je viens d'ailleurs
Ma voix est rauque
je suis différent
Mon sang
a coulé
d'un feuillage inconnu
ici
J'ai toujours peur
Et pourtant
j'aimerais avec chacun
parler
de la pluie
et du beau temps
leur montrer à tous
les vieilles photos jaunies
de là-bas
du pays
Mais je ne peux pas
faire le premier geste
car j'ai toujours peur
Mais je vous demande
Pardon

 

       André laude, in Le Fou parle

Publié dans Poésie XXème

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salvatore 22/02/2009 21:41

Il n'est pas si difficile de franchir le pas, ce qui est difficile c'est donner à notre expression une forme qui sort du banal, du déja vu, du témoignage brut, en un mot : artistique

salvatore sanfilippo 21/02/2009 18:57

trés très beau texte, continuez à être la passeuse de texte fort et méconnu
Bonne soirée

sophie 21/02/2009 19:26


Plus difficile que passeur, être créateur. Vous avez franchi ce pas que je ne peux encore faire.
Sophie