La nouvelle raison du monde - Dardot et Laval

Publié le par sophie

 

(...) Cette logique qui consiste à diriger indirectement la conduite est l’horizon des stratégies néolibérales de promotion de la « liberté de choisir ». On ne voit pas toujours la dimension normative qui leur appartient nécessairement : la « liberté de choisir » s’identifie en fait à l’obligation d’obéir à une conduite maximisatrice dans un cadre légal, institutionnel, réglementaire, architectural, relationnel, qui doit précisément être construit pour que l’individu choisisse « en toute liberté » ce qu’il doit obligatoirement choisir dans son propre intérêt. Tout le secret de l’art du pouvoir, disait Bentham, est de faire en sorte que l’individu poursuive son intérêt comme si c’était son devoir et inversement.

(...) La liberté des sujets économiques suppose tout d’abord la sécurité des contrats et la fixation d’un cadre stable. La discipline néolibérale conduit à étendre le champ d’action à stabiliser par des règles fixes. La constitution d’un cadre non seulement légal, mais aussi budgétaire et monétaire, doit interdire aux sujets d’anticiper des variations de politique économique, c'est-à-dire de faire de ces variations des objets d’anticipation. Cela revient à dire que le calcul individuel doit pouvoir s’appuyer sur un ordre de marché stable, ce qui exclut de faire du cadre même l’objet d’un calcul.

La stratégie néolibérale consistera alors à créer le plus grand nombre possible de situations de marché, c'est-à-dire à organiser par divers moyens (privatisation, mise en concurrence des services publics, « mise en marché » de l’école ou de l’hôpital, solvabilisation par la dette privée) l’« obligation de choisir », afin que les individus acceptent la situation de marché telle qu’elle leur est imposée comme « réalité », c'est-à-dire comme unique « règle du jeu », et intègrent ainsi la nécessité d’opérer un calcul d’intérêt individuel s’ils ne veulent pas perdre « au jeu », et, plus encore, s’ils veulent valoriser leur capital personnel dans un univers où l’accumulation semble la loi générale de l’existence.

 

Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde, p. 300-301, (La découverte, 2009)

Publié dans Politique

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