Notes sur quelques dépossessions sémantiques (extrait)

Publié le par sophie


Nous savons les MOTS ‘porteurs de sens’ lorsqu’ils traduisent au mieux le contenu que nous souhaitons leur donner ; mais nous ignorons parfois que les mots sont aussi ‘producteurs de sens’ et que leur usage dévoyé peut viser à désarmer la pensée ou la contraindre vers une interprétation erronée.


Le vocabulaire du social et de la santé est un lieu privilégié de ces manipulations  qui imposent l’usage d’expressions devenues si banales que l’idée même d’un décryptage critique disparaît.


Nous allons tenter démontrer que certains ‘glissements sémantiques’ ne doivent rien à une évolution naturelle de la langue, mais révèlent une stratégie en soutien d’une idéologie, inavouée mais identifiable. (1-2-3). Louis Althusser, philosophe, disait ‘L’idéologie, c’est quand les réponses précédent les questions’.   Quatre exemples sont proposés en relation avec le ‘sujet’ du social, avec la protection sociale, la ‘responsabilité’ et les ‘dépenses’ ; autant de thèmes omniprésents dans nos réflexions menées avec un ‘vocabulaire’ qui est ici examiné.


1 / LE «SUJET » DU SOCIAL est la victime principale de cette manipulation : Le «travailleur » est devenu le «salarie »…Quelle importance pensez-vous déjà ? Ou est le problème ? Penchons-nous sur cette mutation du langage :

-  L’ère industrielle a vu s’identifier plus clairement qu’auparavant la classe des ‘TRAVAILLEURS’. Leur appellation au contenu ‘positif’ signifiait le caractère ‘actif’ par nature de celui dont la fonction sociale était de vendre sa force de travail, physique ou intellectuelle. Et, comme ‘tout travail mérite salaire’ nul ne contestait la légitimité d’une rémunération. Tous les économistes, même les plus libéraux savent que ‘seul le travail produit de la richesse’ et la question de la répartition de celle-ci est au centre de la question sociale. Cette simple évidence que le travailleur était le ‘créateur’ de la richesse était déjà dérangeante pour ceux qui tirent leur profit du travail d’autrui et nous savons que la part reversée en salaire ne cesse de diminuer au profit des revenus du capital et des actionnaires…A cette appellation trop révélatrice d’évidences les théoriciens de la pensée libérale ont su opposer une ‘mutation sémantique’ en stigmatisant un mot que la ‘lutte des classes’ avait selon eux trop popularisé : Le travailleur est devenu ‘salarié’…

-  Le ‘ SALARIE’ est donc né, à la fois le même et complètement différent car on a changé le regard porté sur lui en changeant le nom qui le désignait : Il ‘reçoit’ un salaire, il est donc un ‘bénéficiaire’ recevant un ‘avantage’ ! Lui qui était ‘actif’ devient ‘passif’ et le contenu valorisant de son ancienne nomination a été gommé, plus rien n’indique qu’il serait producteur de richesse ! Il ‘reçoit’ de son employeur au travers d’un salaire dont le taux comme la légitimité peuvent être interrogés. Ce salaire qui était un ‘dû’ pour le travailleur est devenu une ‘charge’ pour l’employeur dont l’augmentation serait un obstacle à la productivité. Cette ‘charge’ est la première variable d’ajustement des décisions dictées par des intérêts autres que ceux des travailleurs eux-mêmes ! Pour atténuer l’évidence de la dépossession les mots ‘travail’ et ‘capital’ sont bannis du vocabulaire des rapports sociaux, maintenus seulement dans le vocabulaire du discours économique. L’employeur lui-même a ‘lissé’ son appellation et le Centre National du Patronat Français (CNPF) qui désignait clairement sa nature est devenu le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), activant l’illusion d’une grande famille  dans laquelle rien ne distingue plus les acteurs selon leur rôle ou leur pouvoir.

-  QUE S’EST-IL PASSE ? Dans l’effacement du ‘travailleur’, c’est l’homme qui était alors désigné par sa ‘fonction’ (le travail) qui est désigné désormais par sa ‘valeur marchande’ (le salaire) ! Ce qui était humain et pour cela respectable et irréductible devient une quantité évaluable, dépréciable, éliminable…Le mot ‘signifiant’ et valorisant du ‘social’ (travailleur) a été remplacé par le mot anonymisant et dépréciatif du ‘comptable’ (salarié) !

-  QUELLES CONSEQUENCES ? Lorsque les prétendus défenseurs du ‘monde du travail’ renoncent eux-mêmes à l’appellation première pour adopter la seconde ; mesurent-ils combien ce choix est déjà une capitulation ?  Nul ne conteste la sincérité de ceux qui défendent '‘les salariés'’ pourtant la langue utilisée est inféodée à un mode de pensée englobant la ‘marchandisation’ de l’homme lui-même réduit à sa valeur marchande, son salaire ! Dans les luttes sociales les ‘travailleurs’ se revendiquant comme tels peuvent militer pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de sécurité, de reconnaissance et de dignité et ‘aussi’ parfois pour l’augmentation de leur salaire…Mais ils se dévalorisent eux-mêmes en acceptant d’être réduits à cette seule dimension ‘comptable’ qui contribue à la négation des autres dimensions de leur ‘humanité’. Tous ceux qui, en leur nom parfois, usent de ce langage ‘contaminé’  peuvent le faire si leur action est celle d’un syndicalisme d’accompagnement renonçant à la transformation sociale ; mais ceux qui ont pour objectif l’émancipation et la dignité préservée des ‘travailleurs’ devraient se l’interdire. L’adoption du ‘mot’ est déjà un pas vers la servitude volontaire, décrite par La Boétie mais décryptée par Alain Accardo (4 ),  qui est au centre de l’idéologie de la  gestion des ‘ressources humaines’ réduites à leur coût.
(...)

Lire la suite dans PRATIQUES, les Cahiers de la Médecine Utopique – Nos 44 , février 2009 p17-19
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(1) Michel Husson.- Les casseurs de l’Etat Social. Des retraites à la Sécu : La grande démolition. Ed La découverte, 2003.
(2) Éric Hazan.- LQR La propagande du quotidien. Ed Raisons d’agir
(3) Victor Klemperer.- LTI, la langue du IIIe Reich. Ed Pocket, Agora, Albin Michel 1996.
(4) Alain Accardo – De notre servitude involontaire. Ed Contre feux, Agone 2001.




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