Le misanthrope - Molière

Publié le par sophie


Philinte.

Je n' ai jamais ouï de vers si bien tournés.
Alceste.
Morbleu ! ...
Oronte.
Vous me flattez, et vous croyez peut-être...
Philinte.
Non, je ne flatte point.
Alceste, bas.
Et que fais-tu donc, traître ?
Oronte.
Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité :
Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
Alceste.
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu' on nous flatte.
Mais un jour, à quelqu' un, dont je tairai le nom,
Je disais, en voyant des vers de sa façon,
Qu' il faut qu' un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons qui nous prennent d' écrire ;
Qu' il doit tenir la bride aux grands empressements
Qu' on a de faire éclat de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s' expose à jouer de mauvais personnages.
Oronte.
Est-ce que vous voulez me déclarer par là
Que j' ai tort de vouloir... ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ;
Mais je lui disais, moi, qu' un froid écrit assomme,
Qu' il ne faut que ce faible à décrier un homme,
Et qu' eût-on, d' autre part, cent belles qualités.
On regarde les gens par leurs méchants côtés.
Oronte.
Est-ce qu' à mon sonnet vous trouvez à redire ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire,
Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
Oronte.
Est-ce que j' écris mal ? Et leur ressemblerois-je ?
Alceste.
Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disais-je,
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?
Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?
Si l' on peut pardonner l' essor d' un mauvais livre,
Ce n' est qu' aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez à vos tentations,
Dérobez au public ces occupations ;
Et n' allez point quitter, de quoi que l' on vous somme,
Le nom que dans la cour vous avez d' honnête homme,
Pour prendre, de la main d' un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
C' est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
Oronte.
Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet... ?
Alceste.
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.


   Molière, Le Misanthrope, Acte I, Scène 2

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article