Ingres couronne la bourgeoisie (1832)

Publié le par sophie


                                                                          Jean Auguste Dominique Ingres, Monsieur Bertin, 1832.
     


        Depuis deux ans, Louis-Philippe d'Orléans, fils de Phillipe-Egalité, le régicide guillotiné, est le "roi des Français". Surtout de ceux qui ont bien du soleil. Rarement régime et personnage, pouvoir et style de vie, se sont aussi étroitement liés et inspirés. Plus qu'une famille, - fort illustre-, plus qu'une dynastie ou un régime, c'est une classe sociale qui est au pouvoir, recueillant enfin les fruits de la lutte menée en son nom par les philosophes du XVIIIe siècle et les orateurs des assemblées de 1789 à 1792: la bourgeoisie voltairienne.
      Quand la cinquantaine venue, sa maîtrise assurée par un long séjour à Rome, Dominique Ingres vient s'imposer à coup sûr dans le monde dont Paris reste le foyer, il ne peut trouver modèle plus significatif que ce M. Bertin, dont le prénom s'est effacé au bénéfice tantôt d'un "monsieur", tantôt d'un "aîné", ce qui accentue encore son caractère d'archétype social. Voici donc le parangon de la bourgeoisie couronnée.
      Dans sa Psychologie de l'Art, Malraux porte contre ce chef-d'oeuvre une assez curieuse condamnation: selon lui, un telle toile, pour magistrale qu'elle soit, montre que la bourgeoisie n'a pas de style, et reste incapable de susciter un art comparable à celui dont les aristocraties des siècles précédents ont assuré la promotion. Serait-il impropre, absurde, de parler d' "art bourgeois" - du fait du sujet, du fait de l'auteur? Ce serait faire peu de cas des régentes de Franz Hals, par exemple. Que la bourgeoisie française elle-même ne soit pas impropre au génie (qui peut prendre la forme de la caricature), qui en doute sérieusement? Flaubert lui-même, contempteur par excellence de cette classe ("J'appelle bourgeois ce qui pense bassement"), émane de cette société, comme Manet, Bizet ou Rodin - et la majorité des grands créateurs de son temps. Le modèle choisi et typéfié par Ingres est le bourgeois de son temps, l'inventeur de la monarchie censitaire et de ce libéralisme d'affaires qui met au premier rang des nécesaires libertés humaines de s'enrichir. Bertin, directeur du Journal des débats, a été l'un des promoteurs de l'idéologie à la fois libérale et conservatrice incarnée tour à tour par Thiers (son ami) et François Guizot, dont les républiques à venir garderont la nostalgie: au XXe siècle Pompidou en sera la réincarnation. Comment les hommes d'ordre ne rêveraient-ils pas à la carrure, à l'aplomb, à la certitude qu'exhale cette figure d'athlète complet de la réussite sociale? Comment les libéraux n'auraient-ils pas la nostalgie d'une telle assurance, d'une aussi pesante vitalité?
      Lui-même bourgeois - de Montauban, ancienne citadelle protestante -, Ingres a ainsi puissamment posé sur son socle le champion de son âge. Deux siècles plus tôt, Poussin avait proposé sa propre figure comme celle du héros de la création esthétique. On se contentera d'observer que, de l'auteur des Quatre Saisons à celui de Monsieur Bertin, l'art français n'a pas haussé ses ambitions.


  Jean Lacouture, in L'histoire de France en 100 tableaux, ed. Hazan

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