Lundi ordinaire

Publié le par sophie


l’hôpital

impression de nuit permanente

comme si la lumière ne pouvait trouer les fenêtres

comme si les drames ne survenaient que dans la pénombre

le clair-obscur seul autoriserait le surgissement

je sais pourtant leur possibilité malgré la lumière et la chaleur

mais je suis toujours aussi surprise lorsqu’ils se produisent par une belle journée d’été

oublieuse que l’hiver ne leur est pas réservé

et que les suicides sont plus nombreux au printemps

 

je me refuse à imaginer la douleur de cet enfant dont le pied a été sectionné par une tondeuse à gazon

je me refuse à imaginer l’effroi de ses parents devant l’irréparable Faute

surgissant irrémédiablement dans leur regard vers ce membre amputé

l’enfant pourtant dit avoir mal 

  m’approcher de sa souffrance

je dois

moi

qui suis payée pour ça

supporter l’insupportable

 

une extrême fatigue dans la nuit

m’envahit brusquement

lorsque je remplie les papiers de décès

de cet homme de quarante huit ans

que je ne connais que depuis deux heures

et dont je ne sais rien

sinon son cœur

presque immobile à l’échographie

que je verrais lentement s’arrêter 

passer du peu au rien

imperceptiblement

soubresauts sur l'écran

accompagnés de sang

jaillissant faiblement du cathéter

déjà plus tout à fait rouge

mais toujours aussi chaud

cette chaleur

perceptible à travers mes gants

s’écoulant de ce corps déjà froid

me surprend encore

 

Au matin

Sortir de l’hôpital

Comme d’un aquarium

Bouche ouverte

Avide de soleil

Le froid s’estompant peu à peu

Rester là

Immobile

Dans la lumière et la chaleur

La foule autour se presse

Mais je suis seule encore

Attendre

Sans but

Et dans cet arrêt

me sentir vivre

terriblement

Puis peu à peu

Avancer

En quelques pas

Réapprendre

l’autre vie

celle de l’extérieur

Remettre le masque

Reconnaître l’Autre

Et faire comme si je ne savais pas

l’extrême fragilité de l’Homme

 

 

 

Publié dans Poésie personnelle

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Commenter cet article

nicocerise 22/06/2009 09:41

C'est du bout du monde de l'anonymat que je vous écris : c'est un texte bouleversant. merci

Michel 16/06/2009 22:11

j'ai lu ce nuage gris
je me suis permis de te le prendre
puis de le glisser sur mon écran
merci