Amour et politique - Alain Badiou

Publié le par sophie


King Kong,
Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, 1933



 (...) Nicolas Truong: Contrairement au registre de l'amour, la politique serait donc avant tout un affrontement entre ennemis?
Alain Badiou: Voyez-vous, dans l'amour, la différence absolue qui existe entre deux individus, qui est tout de même une des plus grandes différences qu'on puisse se représenter, parce qu'elle est une différence infinie, eh bien, une rencontre, une d
éclaration et une fidélité peuvent la changer en une expérience créatrice. En politique, rien de ce genre ne peut se produire en ce qui concerne les contradictions fondamentales, ce qui fait qu'il existe en effet des ennemis désignés. Une question très importante de la pensée politique, très difficile à aborder aujourd'hui - en partie à cause de l'élément démocratique dans lequelle nous nous trouvons -, est celle des ennemis. C'est la question: est-ce qu'il y a des ennemis? Mais vraiment des ennemis. Quelqu'un dont vous acceptez, morne et résigné, qu'il prenne régulièrement le pouvoir, uniquement parce que beaucoup de gens ont voté pour lui, ce n'est pas un ennemi véritable. C'est uniquement quelqu'un dont la présence au sommet de l'état vous chagrine, parce que vous auriez préféré son concurrent. Et vous allez attendre votre tour, pendant cinq ou dix ans ou plus. Un ennemi, c'est autre chose! C'est quelqu'un dont vous ne supportez aucunement qu'il décide quoi que ce soit vous concernant. Alors, un ennemi véritable, ça existe, ou pas? Il faut commencer par là. En politiqu, c'est une question tout à fait importante, et qu'on a un peu trop pris l'habitude de négliger. Or la question de l'ennemi est tout à fait étrangère à la question de l'amour. Dans l'amour, vous rencontrez des obstacles, vous êtes guetté par des drames immanents, mais il n'y a pas d'ennemis à proprement parler. Vous me direz: et mon rival? Celui que mon amant(e) préfère à moi? Et bien, ça n'a rien à voir. En politique, la lutte contre l'ennemei est constitutive de l'action. L'ennemi fait partie de l'essence de la politique. Toute vraie politique identifie son ennemi. Tandis que le rival est absolument extérieur, il n'entre aucunement dans la définition de l'amour. C'est un point capital de désaccord avec tout ceux qui pensent que la jalousie est constitutive de l'amour. Le plus génial d'entre eux est Proust, pour qui véritablement la jalousie est le vrai contenu, intense et diabolique, de la subjectivité amoureuse. A mon avis, ce n'est qu'une variante de la thèse moraliste et sceptique. La jalousie est un parasite artificiel de l'amour et n'entre aucunement dans sa définition de l'amour. Est-ce que tout amour doit d'abord, pour se déclarer, pour commencer, identifier un rival extérieur? Allons donc! C'est l'inverse: les difficultés immanentes de l'amour, les contradictions internes à la scène du Deux peuvent cristalliser sur un tiers, rival réel ou supposé. Les difficultés de l'amour ne tiennent pas à l'existence d'un ennemi identifié. Elles sont internes à son processus: le jeu créateur de la différence. C'est l'égoïsme qui est l'ennemi de l'amour, non le rival. On pourrait dire: l'ennemi principal de mon amour, celui que je dois vaincre, ce n'est pas l'autre, c'est moi, le "moi" qui veut l'identité contre la différence, qui veut imposer son monde contre le monde filtré et reconstruit dans le prisme de la différence.

NT: L'amour, cela peut être aussi la guerre.

AB: Il faut rappeler que, comme beaucoup
de procédures de vérité, la procédure amoureuse n'est pas toujours pacifique. Elle comporte des querelles violentes, des souffrances véritables, des séparations qu'on surmonte ou non. Elle est une des expériences les plus douloureuses de la vie subjective, il faut le reconnaître! C'est pour cette raison que certains font leur propagande "assurance tous risques". Je l'ai déjà dit, ça fait même des morts, l'amour. Il y a des meurtres amoureux, des suicides amoureux. A vrai dire, à son échelle, l'amour n'est pas tellemnt plus pacifique que la politique révolutionnai
re. Une vérité n'est pas quelque chose qui se construit dans le rose bonbon. Jamais! L'amour a aussi son propre régime de contradictions et de violences. Mais la différence, c'est qu'en politique on se heurte à la question des ennemis, véritablement, alors qu'en amour, c'est la question des drames. Celle des drames immanents, internes, qui ne définissent pas vraiment des ennemis mais font parfois entrer la pulsion d'identité en conflit avec la différence. Le drame amoureux est l'expérience la plus nette du conflit entre l'identité et la différence.










 

Publié dans Littérature

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