Fahrenheit 451 - Ray Bradbury

Publié le par sophie

 

C'était une maison de deux étages dans la partie la plus ancienne de la ville, lépreuse, vieille de plus d'un siècle, mais qui, comme toutes les autres maisons, avait été pourvue d'un mince revêtement de plastique ignifugé et semblait ne devoir qu'à cette enveloppe protectrice de tenir encore debout.

« Nous y voilà ! »

La machine s'arrêta net. Beatty, Stoneman et Black remontèrent l'allée au galop, devenus soudain odieusement volumineux dans leurs épaisses combinaisons ignifugées. Montag suivit le mouvement. Ils enfoncèrent la porte d'entrée et empoignèrent une femme qui pourtant ne courait pas, n'essayait pas de s'enfuir. Elle se tenait simplement debout, se balançant d'un pied sur l'autre, les yeux fixés dans le vide, face au mur, comme si on lui avait assené un coup terrible sur la tête. Sa langue remuait dans sa bouche, et l'on aurait dit que ses yeux essayaient de se rappeler quelque chose ; puis la mémoire lui revint et sa langue se remit en mouvement.

« "Soyez un homme, Maître Ridley. Nous allons en ce jour, par la grâce de Dieu, allumer en Angleterre une chandelle qui, j'en suis certain, ne s'éteindra jamais."

- En voilà assez ! cria Beatty. Où sont-ils ? »

Il la gifla avec un incroyable détachement et répéta sa question. Les yeux de la vieille femme se concentrèrent sur lui.

« Vous savez où ils sont, sinon vous ne seriez pas là », dit-elle.

Stoneman brandit la carte d'alarme téléphonique au dos de laquelle figurait la copie de la dénonciation.

« Avons motif de soupçonner grenier n°11, Elm, en ville. E. B. »

« Ça doit être Mme Blake, ma voisine, dit la femme en apercevant les initiales.

- Très bien, les gars, au boulot ! »

En un clin d'œil ils étaient en haut dans une obscurité qui empestait le moisi, abattant leurs haches argentées sur des portes qui n'étaient même pas fermées, s'engouffrant dans les brèches comme des gamins chahuteurs et criards.

« Hé là ! »

Une cascade de livres s'abattit sur Montag tandis qu'il gravissait, parcouru de frissons, l'escalier en pente raide. Quelle plaie ! Jusque-là, ça n'avait jamais été plus compliqué que de moucher une chandelle. La police arrivait d'abord, bâillonnait la victime au ruban adhésif et l'embarquait pieds et poings liés dans ses Coccinelles étincelantes, de sorte qu'en arrivant on trouvait une maison vide. On ne faisait de mal à personne, on ne faisait du mal qu'aux choses. Et comme on ne pouvait pas vraiment faire du mal aux choses, comme les choses ne sentent rien, ne poussent ni cris ni gémissements, contrairement à cette femme qui risquait de se mettre à hurler et à se plaindre, rien ne venait tourmenter votre conscience par la suite. Ce n'était que du nettoyage. Du gardiennage, pour l'essentiel. Chaque chose à sa place. Par ici le pétrole ! Qui a une allumette ?

Mais ce soir quelqu'un avait perdu les pédales. Cette femme gâtait le rituel. Les hommes faisaient trop de bruit, riant et plaisantant pour couvrir son terrible silence accusateur au rez-de-chaussée. Sa présence faisait planer dans les pièces vides un grondement lourd de reproche, leur faisait secouer une fine poussière de culpabilité qui s'infiltrait dans leurs narines tandis qu'ils se ruaient en tous sens. Les règles du jeu étaient faussées et Montag en éprouvait une immense irritation. Elle n'aurait pas dû être là en plus de tout le reste !

Des livres lui dégringolaient sur les épaules, les bras, le visage. Un volume lui atterrit dans les mains, presque docilement, comme un pigeon blanc, les ailes palpitantes. Dans la pénombre tremblotante, une page resta ouverte, comme une plume neigeuse sur laquelle des mots auraient été peints avec la plus extrême délicatesse. Dans la bousculade et l'effervescence générale, Montag n'eut que le temps d'en lire une ligne, mais elle flamboya dans son esprit durant la minute suivante, comme imprimée au fer rouge. « Le temps s'est endormi dans le soleil de l'après-midi. » Il lâcha le livre. Aussitôt, un autre lui tomba dans les bras.

« Montag, par ici ! »

La main de Montag se referma comme une bouche, écrasa le livre avec une ferveur sauvage, une frénésie proche de l'égarement, contre sa poitrine. Là-haut, les hommes lançaient dans l'air poussiéreux des pelletées de magazines qui s'abattaient comme des oiseaux massacrés tandis qu'en bas, telle une petite fille, la femme restait immobile au milieu des cadavres. Montag n'y était pour rien. C'était sa main qui avait tout fait ; sa main, de son propre chef, douée d'une conscience et d'une curiosité qui faisaient trembler chacun de ses doigts, s'était transformée en voleuse. Voilà qu'elle fourrait le livre sous son bras, le pressait contre son aisselle en sueur, et resurgissait, vide, avec un geste de prestidigitateur. Admirez le travail ! L'innocence même ! Regardez ! Stupéfié, il regarda cette main blanche. De loin, comme s'il était hypermétrope ; de près, comme s'il était aveugle.

«Montag ! »

Il sursauta.

« Ne restez pas là, idiot ! »

Les livres gisaient comme des monceaux de poissons mis à sécher. Les hommes dansaient, glissaient et tombaient dessus. Des titres dardaient leurs yeux d'or, s'éteignaient, disparaissaient.

« Pétrole ! »

Ils se mirent à pomper le liquide froid aux réservoirs numérotés 451 fixés à leurs épaules. Ils aspergèrent chaque livre, inondèrent toutes les pièces.

Ils se précipitèrent en bas, Montag titubant à leur suite dans les vapeurs de pétrole.

« En route, la femme ! »

Agenouillée au milieu des livres, elle caressait le cuir et le carton détrempé, lisait les titres dorés du bout des doigts tandis que ses yeux accusaient Montag.

« Vous n'aurez jamais mes livres, dit-elle.

- Vous connaissez la loi, énonça Beatty. Qu'avez-vous fait de votre bon sens ? Il n'y a pas deux de ces livres qui soient d'accord entre eux. Vous êtes restée des années enfermée ici en compagnie d'une fichue tour de Babel. Secouez-vous donc ! Les gens qui sont dans ces bouquins n'ont jamais existé. Allez, suivez nous ! »

Elle secoua la tête.

« Toute la maison va sauter », dit Beatty.

Les hommes se dirigèrent lourdement vers la porte. Ils se retournèrent vers Montag, resté debout près de la femme.

« Vous n'allez pas la laisser ici ? Protesta-t-il.

- Elle ne veut pas venir.

- Alors emmenez-la de force ! »

Beatty leva la main dans laquelle était dissimulé son igniteur.

« Il faut qu'on rentre à la caserne. Et puis ces fanatiques tentent régulièrement de se suicider ; c'est le schéma classique. »

Montag posa une main sur le coude de la femme.

« Venez avec moi.

- Non. Merci quand même.

- Je compte jusqu'à dix, dit Beatty. Un. Deux.

- Je vous en prie, insista Montag.

- Allez-vous-en, dit la femme.

- Trois. Quatre.

- Venez. »

Montag tira la femme par le bras.

« Je veux rester ici, répondit-elle calmement.

- Cinq. Six.

- Vous pouvez arrêter de compter », dit-elle. Elle déplia légèrement les doigts d'une main et dans sa paume apparut un petit objet effilé.

Une simple allumette de cuisine.

 

Fahrenheit 451, Ray Bradbury

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