Greenberg - Noah Baumbach - 2010

Publié le par sophie



 (...) Rapidement labellisé « cinéaste East Coast » (new-yorkais, lettré, cinéphile), Noah Baumbach s’amuse de sa propre caricature dans Greenberg, son dernier film, en mettant en scène le retour d’un New-Yorkais dépressif et inadapté sous le soleil de Los Angeles, dans la villa avec piscine de son frère parti en vacances avec femme et enfants. Roger Greenberg (Ben Stiller) est un musicien raté tout juste sorti d’un séjour en hôpital psychiatrique. Il va retrouver un ami de jeunesse, Ivan (Rhys Ifans), une ex qui a réussi (Jennifer Jason Leigh, épouse du réalisateur) et, surtout, l’assistante personnelle de la famille Greenberg, une douce et farfelue créature prénommée Florence (Greta Gerwich, une vraie révélation). Entre les deux se noue une relation maladroite et un peu vacharde, immature (ensemble, ils ressemblent à deux pré-ados jouant au docteur) et vraisemblablement vouée à l’échec, qui va pourtant miraculeusement mûrir.

Roger Greenberg est insupportable. Bâtir un film entier sur un personnage détestable est terriblement casse-gueule. L’exercice est ici d’autant plus difficile que Baumbach ne cherche jamais à excuser son héros en lui donnant des circonstances atténuantes (c’est un raté et un lâche, point) ou en lui conférant une folie douce qui sentirait d’emblée la facilité scénaristique. Le réalisateur semble ne pas pouvoir s’empêcher de dresser le portrait d’Américains aussi brillants et cultivés qu’inaptes au bonheur familial et à l’épanouissement amoureux, comme si l’enrichissement intellectuel était incompatible avec l’équilibre affectif – ça sent le vécu… Pourtant, en quittant les bords de mer rocailleux de la côte est des États-Unis pour les palmiers de Los Angeles, Baumbach évite les écueils qui plombaient son précédent long métrage. Plongé dans un environnement qui lui est peu familier et qu’il méprise, le cynisme de Roger Greenberg devient plus pathétique qu’agaçant, révélant progressivement les failles du personnage à mesure que se développe sa relation avec Florence.

S’il signe quelques scènes de comédie pure qui illustrent à merveille l’inconfort de Greenberg en société, Noah Baumbach maintient de bout en bout l’ambiguïté de son personnage, dont on ne sait jamais vraiment s’il est entièrement responsable de ses malheurs et de ses échecs ou victime de sa propre lucidité et de l’insensibilité de son entourage (son frère, son ex, sa nièce et tous les jeunes californiens décérébrés qu’il côtoie lors d’une grandiose scène de party sous coke). De ses discussions à bâtons rompus avec Ivan, l’ami perdu et peut-être retrouvé, à la prise de conscience progressive de son affection pour Florence, Roger Greenberg est un personnage en constante évolution, riche des nuances qui font souvent défaut aux études de caractère produites par le cinéma américain de nos jours – aujourd’hui, seules quelques séries télévisées peuvent réellement prétendre à une telle complexité scénaristique. Ce qui n’empêche pas le réalisateur de soigner sa mise en scène – fluide, faussement dilettante, en harmonie totale avec son personnage – même si, à l’inverse des films de son comparse Wes Anderson, le cinéma de Noah Baumbach est plus une affaire de mots qu’une question de style. Et de direction d’acteur, aussi : pour ceux qui en doutaient encore, Ben Stiller confirme un talent sidérant, très loin de ses pitreries hollywoodiennes habituelles, voilant ses regards angoissés d’une tristesse infinie.

Fabien Reyre in http://www.critikat.com/Greenberg.html


 

 (...) Notre antihéros n'est pas forcément capable de surveiller une maison (dont la piscine menace de déborder un jour de pluie) ni un chien (qui tombe malade) ; le voilà obligé d'appeler à la rescousse l'« assis­tante personnelle » de son frère, mélange - ­typiquement américain - de secrétaire, d'aide-ménagère, de jeune fille au pair, de garde-toutou. Une drôle de fille, Florence, qui n'a pas l'air de savoir tout à fait qu'elle est vraiment jolie, et qui réussit mieux à mettre de l'ordre dans la vie de son employeur que dans la sienne. Elle est jouée par une actrice que l'on découvre, la blonde Greta Gerwig, quelques films indépendants new-yorkais à son actif. Une révélation : mélange de charme et de gaucherie, d'humour et d'autodépréciation permanente. On songe à une héroïne rohmérienne, et on l'épouserait sur-le-champ.

Ce qui va se passer, difficilement, douloureusement, entre ces deux-là fournit la trame de cette anticomédie romantique : tous les passages obligés du genre (premier rendez-vous, première étreinte, etc.) sont ainsi malmenés par ces deux personnages inaptes au bonheur, en bisbille avec eux-mêmes et le monde. Il faut voir comment Greenberg, goujat pris de panique, plante à plusieurs reprises la dame pour s'enfuir seul, en taxi ou à pied, dans la nuit de Los Angeles... Le paradoxe est que moins Greenberg semble être une comédie romantique, plus il en est une, montrant l'attendrissant trajet du désir qui chemine. Les gens blessés blessent les gens, explique Florence (en anglais, par le jeu des invariables, ça donne « hurt people hurt people », qui sonne mieux). Non, il arrive que les gens blessés se soignent entre eux. Leur dernière scène est magnifique.

Le film ne se limite pas à cela : à Los Angeles, Greenberg retrouve d'anciens amis, à commencer par Ivan (joué par l'amusant acteur gallois Rhys Ifans). On apprend peu à peu que, quinze ans plus tôt, ils formaient un groupe de rock, sur le point de passer pro, que Greenberg saborda seul. D'où sa culpabilité, d'où peut-être sa dépression, et sa procrastination d'aujourd'hui. Qu'il croise ses ex-potes, tous avec enfants, ou celle qu'il aima jadis (Jennifer Jason Leigh) et qui le prend très ostensiblement pour un cinglé, il court après le temps perdu. On le comprend d'autant mieux lors d'une longue scène au cours de laquelle il s'incruste dans une fête donnée par de très jeunes gens. Choc des générations, mélancolie puissante et dénouement de l'épi­sode par un hommage évident à La Dolce Vita : un drôle d'animal tombe dans la piscine, comme le monstre marin sur la plage fellinienne. Chacun l'observe, interdit, et c'est bien sûr le double égaré du personnage principal et son possible destin tragique... Confirmation de l'impression tenace et douloureuse : nous sommes tous des Greenberg !

Aurélien Ferenczi http://www.telerama.fr/cinema/films/greenberg,407687,critique.php

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