L'Ironie - Albert Camus

Publié le par sophie


(...) Ce vieillard triomphait, rapprochait les sourcils, secouait un index sentencieux. Il disait: "Moi, mon père me donnait cinq francs sur ma semaine pour m'amuser jusqu'au samedi d'après. Eh bien, je trouvais encore le moyen de mettre des sous de côté. D'abord, pour aller voir ma fiancée, je faisais en pleine campagne quatre kilomètres pour aller et quatre kilomètres pour revenir. Allez, allez, c'est moi qui vous le dit, la jeunesse d'aujourd'hui ne sait plus s'amuser." Ils étaient autour d'une table ronde, trois jeunes, lui vieux. Il contait ses pauvres aventures: des niaiseries mises très hauts, des lassitudes qu'il célébrait comme des victoires. Il ne ménageait pas de silences dans son récit, et, pressé de tout dire avant d'être quitté, il retenait de son passé ce qu'il pensait propre à toucher ses auditeurs. Se faire écouter était son seul vice: il se refusait à voir l'ironie des regards et la brusquerie moqueuse dont on l'accablait. Il était pour eux le vieillard dont on sait que tout allait bien de son temps, quand il croyait être l'aïeul respecté dont l'expérience fait poids. Les jeunes ne savent pas que l'expérience est une défaite et qu'il faut tout perdre pour savoir un peu. Lui avait souffert. Il n'en disait rien. Ca fait mieux de paraître heureux. Et puis, s'il avait tort en cela, il se serait trompé plus lourdement en voulant au contraire toucher par ses malheurs. Qu'importent les souffrances d'un vieil homme, quand la vie vous occupe tout entier? Il parlait, parlait, s'égarait avec délices dans la grisaille de sa voix assourdie. Mais cela ne pouvait durer. Son plaisir commandait une fin et l'attention de ses auditeurs déclinait. Il n'était même plus amusant; il était vieux. Et les jeune aiment le billard et les cartes qui ne ressemblent pas au travail imbécile de chaque jour.


Il fut bientôt seul, malgré ses efforts et ses mensonges pour rendre son récit plus attrayant. Sans égards, les jeunes étaient partis. De nouveau seul. N'être plus écouté: c'est cela qui est terrible quand on est vieux. On le condamnait au silence et à la solitude. On lui signifiait qu'il allait bientôt mourir. Et un vieil homme qui va mourir est inutile, même génant et insidieux. Qu'il s'en aille. A défaut, qu'il se taise: c'est le moindre des égards. Et lui souffre parce qu'il ne peut se taire sans penser qu'il est vieux. Il se leva pourtant et partit en souriant à tout le monde autour de lui. Mais il ne rencontra que des visages indifférents ou secoués d'une gaieté à laquelle il n'avait pas le droit de participer. Un homme riait: "Elle est vieille, je dis pas, mais des fois, c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleures soupes." Un autre déjà plus grave: "Nous autres, on n'est pas riche, mais on mange bien. Tu vois mon petit-fils, plus que son père il mange. Son père, il lui faut une livre de pain, lui un kilo il lui faut! Et vas-y le saucisson, vas-y le camembert! Des fois qu'il a fini, il dit:"Han! Han!" et il mange encore." Le vieux s'éloigna. Et de son pas lent, de son petit pas d'âne au labeur, il parcourut les longs trottoirs chargés d'hommes. Il se sentait mal et ne voulait pas rentrer. D'habitude, il aimait assez retrouver la table et la lampe à pétrole, les assiettes où, machinalement, les doigts trouvaient leur place. Il aimait le souper silencieux, la vieille assise devant lui, les bouchées longuement mâchées, le cerveau vide, les yeux fixes et morts. Ce soir il rentrerait plus tard. Le souper servi et froid, la vieille serait couchée, sans inquiétude puisqu'elle connaissait ses retards imprévus. Elle disait:"Il a la lune" et tout était dit.

Il allait maintenant, dans le doux entêtement de son pas. Il était seul et vieux. A la fin d'une vie, la vieillesse revient en nausées. Tout aboutit à ne plus être écouté. Il marche, tourne au coin d'une rue, bute et, presque, tombe. Je l'ai vu. C'est ridicule, mais qu'y faire. Malgré tout, il aime mieux la rue, la rue plutôt que ces heures où, chez lui, la fièvre lui masque la vieille et l'isole dans sa chambre. Alors, quelque fois, la porte s'ouvre lentement et reste à demi béante pendant de longues minutes. Un homme entre. Il est habillé de clair. Il s'assied en face du vieillard et se tait pendant de longues minutes. Il est immobile, comme la porte tout à l'heure béante. De temps en temps, il passe sa main dans ses cheveux et soupire doucement. Quand il a longtemps regardé le vieil homme du même regard lourd et tristesse, il s'en va, silencieusement. Derrière lui, un bruit sec tombe du loquet et le vieux reste là, horrifié, avec, dans le ventre, sa peur acide et douloureuse. Tandis que dans la rue, il n'est pas seul, si peu de monde qu'on rencontre. Sa fièvre chante. Son petit pas se presse: demain tout changera, demain. Soudain, il découvre ceci que demain sera semblable, et après-demain, tous les autres jours. Et cette irrémédiable découverte l'écrase. Ce sont de pareilles idées qui vous font mourir. Pour ne pouvoir les supporter, on se tue - ou si l'on est jeune, on fait des phrases.

Vieux, fou, ivre, on ne sait. Sa fin sera une digne fin, sanglotante, admirable. Il mourra en beauté, je veux dire en souffrant. Ca lui fera une consolation. Et d'ailleurs où aller: il est vieux pour jamais. Les hommes bâtissent sur la vieillesse à venir. A cette vieillesse assaillie d'irrémédiables, ils veulent donner l'oisiveté qui les laisse sans défenses. Ils veulent être contremaître pour se retirer dans une petite villa. Mais une fois enfoncés dans l'âge, ils savent bien que c'est faux. Ils ont besoin des autres hommes pour se protéger. Et pour lui, il fallait qu'on l'écoutât pour qu'il crût à sa vie. Maintenant, les rues étaient plus noires et moins peuplées. Des voix passaient encore. Dans l'étrange apaisement du soir, elles devenaient plus solennelles. Derrière les collines qui encerclaient la ville, il y avait encore des lueurs de jour. Une fumée, imposante, on ne sait d'où venue, apparut derrière les crêtes boisées. Lente, elle s'éleva et s'étagea comme un sapin. Le vieux ferma les yeux. Devant la vie qui emportait les grondements de la ville et le sourire niais indifférent du ciel, il était seul, désemparé, nu, mort déjà.

Est-il nécessaire de décrire le revers de cette médaille? On se doute que dans une pièce sale et obscure la vieille servait la table - que le dîner prêt, elle s'assit, regarda l'heure, attendit encore, et se mit à manger avec appétit. Elle pensait: "Il a la lune." Tout était dit. (...)

Camus, L'Envers et l'Endroit, Gallimard

Publié dans Littérature

Commenter cet article