La Reine morte - Montherlant

Publié le par sophie

FERRANTE

L'infante m'a fait part des propos monstrueux que vous lui avez tenus. Maintenant, écoutez-moi. Je suis là de mon trône, de ma cour, de mon peuple. Mais il y a aussi quelqu’un dont je suis particulièrement las, Pedro, c’est vous. Bébé, je l’avoue, vous ne me reteniez guère. Puis, de cinq à treize ans, je vous ai tendrement aimé. La reine, vote mère, est morte bien jeune. Votre frère aîné allait tourner à l’hébétude, et rentrer dans les ordres. Vous me restiez seul. Treize ans a été l’année de votre grande gloire ; vous avez eu à treize ans une grâce, une gentillesse, une finesse, une intelligence que vous n’avez jamais retrouvé depuis ; c’était le dernier et merveilleux rayon du soleil qui se couche ; seulement on sait que, dans douze heures, le soleil réapparaîtra, tandis que le génie de l’enfance, quand il s’éteint, c’est à tout jamais. On dit toujours que c’est d’un ver que sort le papillon ; chez l’homme, c’est un papillon qui devient un ver. A quatorze ans vous étiez éteint ; vous étiez devenu médiocre et grossier. Avant, Dieu me pardonne, par moments j’étais presque jaloux de votre gouverneur ; jaloux de vous voir prendre au sérieux ce que vous disait cette vielle bête de don Christoval plus que ce que je vous disais moi-même. Je songeais aussi : « A cause des affaires de l’Etat, il me faut perdre mon enfant : je n’ai pas le temps de m’occuper de lui. » A partir de quatorze ans, j’ai été bien content que votre gouverneur me débarrassât de vous. Je ne vous ai plus recherché, je vous ai fui. Vous avez aujourd’hui vingt-six ans : il y a treize ans que je n’ai plus rien à vous dire.

PEDRO

Mon père…

FERRANTE

« Mon père » : durant toute ma jeunesse, ces mots me faisaient vibrer. Il me semblait – en dehors de toute idée politique- qu’avoir un fils devait être quelque chose d’immense… Mais regardez-moi donc ! Vos yeux fuient sans cesse pour me cacher tout ce qu’il y a en vous qui ne m’aime pas.

PEDRO

Ils fuient pour vous cacher la peine que vous me faites. Vous savez bien que je vous aime. Mais, ce que vous me reprochez, c’est de ne pas avoir votre caractère. Est-ce ma faute si je ne suis pas vous ? Jamais, depuis combien d’année, jamais vous ne vous êtes intéressé à ce qui m’intéresse. Vous ne l’avez même pas feint. (…) Oui, une fois seulement, quand vous étiez tout affaibli et désespéré par le mal, vous m’avez parlé de ce que j’aime.

FERRANTE

Vous croyez que ce que je vous reproche est de ne pas être semblable à moi. Ce n’est pas tout à fait cela. Je vous reproche de ne pas respirer à la hauteur où je respire. On peut avoir de l’indulgence pour la médiocrité qu’on pressent chez un enfant. Non pour celle qui s’étale dans un homme.

PEDRO

Vous me parliez avec intérêt, avec gravité, avec bonté, à l’âge où je ne pouvais pas vous comprendre. Et à l’âge où je l’aurais pu, vous ne m’avez plus jamais parlé ainsi, - à moi que, dans les actes publics, vous nommez « mon bien-aimé fils » !

FERRANTE

Parce qu’à cet âge-là non plus vous ne pouviez pas me comprendre. Mes paroles avaient l’air de passer à travers vous comme à travers un fantôme pour s’évanouir dans je ne sais quel monde : depuis longtemps la partie était perdue. Vous êtes vide de tout, et d’abord de vous-même. Vous êtes petit, et rapetissez tout à votre mesure. Je vous ai toujours vu abaisser le motif de mes entreprises : croire que je faisais par avidité ce que je faisais pour le bien du royaume ; croire que je faisais par ambition personnelle ce que je faisais pour la gloire de Dieu. De temps en temps, vous me jetiez à la tête votre fidélité. Mais je regardais à vos actes, et ils étaient toujours misérables.

PEDRO

Mon père, si j’ai mal agi envers vous, je vous demande de me le pardonner.

FERRANTE

Je vous le pardonne. Mais que le pardon est vain ! Ce qui est fait est fait, et ce qui n’est pas fait n’est pas fait, irrémédiablement. Et puis, j’ai tant pardonné, tout au long de ma vie ! Il n’y rien de si usé pour moi que le pardon. (…) Je connais peu Inès de Castro. Elle a de la naissance, bien que fille naturelle. On parle d’elle avec sympathie, et je ne lui veux pas de mal. Mais il ne faut pas qu’elle me gêne. Un roi se gêne, mais n’est pas gêné.

PEDRO

Que prétendez-vous faire contre elle ?

FERRANTE

Je pourrais exiler dona Inès, ou vous interdire de la revoir. Je ne le ferai pas. Puisque les Africains ont apporté chez nous un peu de leur coutumes, et que, même à la cour, l’usage s’est établi qu’un homme ait une amie régulière en outre de son épouse légitime, épousez l’Infante, et ne vous interdisez pas de rencontrer Inès, avec la discrétion convenable. L’Infante, prévenue, n’y trouvera d’autant moins à redire qu’en Navarre le concubinage est formellement autorisé par la loi. Elle aura le règne, et le règne vaut bien ce petit déplaisir. Et elle ne vous aime pas, non plus que vous l’aimez, ce qui est bien la meilleure condition pour que votre union soit heureuse à l’Etat, et même heureuse tout court. Vous m’entendez. Je veux que vous épousiez l’Infante. Elle est le fils que j’aurais dû avoir. (…)

PEDRO

Vivre partie avec l’Infante, et partie avec Inès… Vivre déchiré entre une obligation et une affection.

FERRANTE

Je ne vois pas là déchirement mais partage raisonnable.

PEDRO
Je n’ai pas tant de facilité que vous à être double. Je me dois à ce que j’aime et qui m’aime, et ne m’y doit pas à moitié.

FERRANTE

Il n’est donc que votre plaisir au monde ?

PEDRO

Mon plaisir ? Mon amour.

FERRANTE

Ils coïncident malheureusement.

PEDRO
Il ya une autre raison, pour laquelle je ne peux épouser l’Infante.

FERRANTE

Laquelle ?

PEDRO

Et puis non, quand je le pourrais, je ne veux pas nous sacrifier, moi et un être que j’aime, à des devoirs dont je ne méconnais pas l’importance, mais auxquels j’ai le droit d’en préférer d’autres. Car il y a la vie privée, et elle est aussi importante, et elle aussi a ses devoirs. Une femme, un enfant, les former, les rendre heureux, leur faire traverser ce passage de la vie avec un bonheur qu’ils n’auraient pas eu sans vous, est-ce que, cela aussi, ce n’est pas important ?

FERRANTE

Etranges paroles, où n’apparaissent jamais ni Dieu ni le royaume, alors que vous êtes chrétien, et demain serez roi.

PEDRO

Chrétien je dis : la destinée d’un être importe autant que la destinée d’un million d’êtres ; une âme vaut un royaume.

FERRANTE

Tant d’idées au secours d’un vice.

PEDRO

D’un vice !

FERRANTE

Vous avez une maîtresse, et ne voulez rien voir d’autre.  Là-dessus il faut que l’univers se dispose de manière à vous donner raison.

PEDRO

J’ai quarante années peut-être à vivre. Je ne serai pas fou. Je ne les rendrai pas, de mon plein gré, malheureuses, alors qu’elles peuvent ne pas l’être.

FERRANTE

Enfin vous voici tout à fait sincère ! C’est de vous qu’il s’agit. Et de votre bonheur ! Votre bonheur !... Etes-vous une femme ?

(…)

PEDRO

Ah ! vous n’êtes pas bon, mon père !

FERRANTE

Si, je suis bon quand il me plaît. Sachez que parfois le cœur me vient dans la bouche, de bonté. Tenez, il m’arrive, quand je viens de duper merveilleusement quelqu’un, de le prendre en pitié, le voyant si dupe, et d’avoir envie de faire quelque chose pour lui…

PEDRO
De lui lâcher un peu de ce qui ne vous importe pas, l’ayant bien dépouillé de ce qui vous importe.

FERRANTE
C’est cela même.

 


La Reine morte, téléfilm de Pierre Boutron, 2010

 

15/05/2009 17:00

« La Reine morte », passionnément adaptée pour la télévision

Ferrante, vieux roi impitoyable du Portugal, veut que son fils, Don Pedro, épouse l’Infante de Navarre. Cette alliance assure l’avenir d’un royaume toujours menacé par un voisin trop puissant. Mais Pedro en aime une autre, Inès de Castro. Pire, les deux jeunes gens se sont mariés en secret. Une union qui contrarie les projets de Ferrante. Faut-il sacrifier Inès comme le lui soufflent ses conseillers ? Le roi hésite, avant de s’y résoudre. « Cela fait trente-trois ans que je voulais adapter La Reine morte. Les droits, je les ai demandés en 1976. J’y pense depuis. J’ai toujours eu l’impression que ce texte a été écrit l’année dernière. Il date pourtant de 1942. À l’évidence, Montherlant n’est pas l’auteur vieillot comme on l’a catalogué des décennies durant », assure, passionné, Pierre Boutron. Une passion qui traverse cette adaptation riche et soignée (quelques séquences mises à part, comme l’assassinat de l’évêque) d’une pièce sombre aux accents shakespeariens.

Évitant le piège d’une mise en scène artificiellement moderne, se protégeant d’une adaptation en costumes apprêtée, Pierre Boutron inscrit son travail dans la tradition des Claude Barma, Pierre Badel ou Marcel Bluwal. À leur suite, il fait la part belle au texte et aux comédiens. En premier lieu, à Michel Aumont. L’acteur, sociétaire de la Comédie-Française, excelle dans le rôle de ce roi terrible et cruel : « Il y a quelques années, j’ai failli jouer Ferrante. Tout était prêt, les lectures avaient débuté, malheureusement la pièce n’a pu être montée pour des raisons financières. Quand Pierre m’a proposé ce rôle, j’étais familiarisé avec le texte. »

À ses côtés, on retrouve Thomas Jouannet (Pedro), déjà remarqué dans Le Silence de la mer où il interprétait Werner (rediffusé le 30 avril 2009 sur France 3), Gaëlle Bona pour Inès et l’impétueuse Astrid Bergès-Frisbey dans le rôle de l’Infante. Une distribution équilibrée mais qui n’épuise pas l’intérêt de la mise en scène. Sur ce point, Pierre Boutron nous offre le plus beau cadeau que puisse faire une adaptation : prendre plaisir à la discuter, s’interroger sur les personnages présentés.

Sous les traits du roi, Pétain n'est pas loin !

Ferrante, d’abord. « Un Caligula âgé, avide de pouvoir, qui a renoncé dans sa jeunesse à tout ce que représente Inès. C’est la raison pour laquelle il la tue », pense Pierre Boutron. « Un tyran ambigu, ajoute Michel Aumont, faible et qui le sait. Il tue Inès pour se prouver qu’il ne l’est pas ! » Ferrante n’est-il pas d’abord un nihiliste qui ne croit qu’en la raison du plus fort ? Obsédé par la mort, et à travers elle, par l’anéantissement, Ferrante méprise les faibles (son fils, ses ministres). Diriger le destin des hommes suppose le sacrifice de soi, souffle le roi ambivalent de Montherlant.

Au désordre, cet homme d’État préfère l’injustice. On ne peut oublier ici l’année 1942. Sous les traits du roi et de ses conseillers, Pétain et l’Hôtel du Parc ne sont pas loin ! « Vous avez raison », observe Ferrante à Egas Coelho, son noir conseiller (Laval ?), « c’est quand la chose manque, qu’il faut en mettre le mot. Don Eduardo, vous recommencerez cette lettre et vous y introduirez le mot “honneur”. Une fois seulement. Deux fois, personne n’y croirait plus » (Acte II, scène 1). En face de lui, Inès. « Elle ressemble à Juliette ou à Ophélie », explique Pierre Boutron. Dans la pièce, elle est le contraire de Ferrante, une femme pure dans ses intentions, tout habitée par l’amour, en rien une dissimulatrice. Gaëlle Bona lui apporte toute sa fraîcheur et sa détermination.

Mais on peut aussi la trouver un peu trop sentimentale dans l’expression d’une féminité entièrement ordonnée à l’amour et à la maternité. Une position qui l’aveugle sur ce que sont les autres : à commencer par Ferrante ! Naïveté d’une jeune fille qui croit sauver l’homme du nihilisme en en appelant à l’amour et à l’enfantement. Pour Pierre Boutron, Inès est un personnage positif. Il ne cadre pas exactement avec la manière dont les femmes sont dépeintes dans Les Jeunes Filles. « Oui, admet-il, mais je n’aime pas ce Montherlant-là ! »

"Déthéâtraliser afin de le rendre plus accessible"

Par ailleurs, depuis la création de la pièce, ce rôle était traditionnellement réservé à une femme mûre (Montherlant indique 26 ans, et 17 ans pour l’Infante). « Je voulais revenir à l’essence du personnage qui représente l’innocence même, et je ne voyais qu’une jeune femme pour l’interpréter. J’ai donc cherché une comédienne à l’apparence fragile et qui, petit à petit, acquiert une puissance et une force intérieure telles qu’il se passe quelque chose d’étrange entre Ferrante et Inès. »

Un point de vue complété par l’écrivain Philippe de Saint Robert, un proche de Montherlant et grand connaisseur de son œuvre. Ému par le film, il rappelle que « dans son œuvre, il y a les femmes de ses romans d’avant-guerre, et celles qui apparaissent dans son théâtre à partir de la guerre. Dans Le Maître de Santiago,
Mariana est aussi un modèle de pureté. En ce sens, Pierre Boutron a raison. Mais on peut penser qu’il a trop axé son propos sur l’amourette Pedro-Inès afin de rendre plus accessible une pièce aux envolées jugées trop hautes pour le plus grand nombre. Ainsi, nous n’entendrons pas Ferrante confier à Inès : “L’une après l’autre, les choses m’abandonnent ; elles s’éteignent, comme ces cierges qu’on éteint un à un, à intervalles réguliers, le Jeudi saint, à l’office de la nuit, pour signifier les abandons successifs des amis du Christ” ( Acte II, scène 3). »


À ce dernier regret, Pierre Boutron répond : « Oui, j’ai coupé le texte. J’ai choisi de le déthéâtraliser afin de le rendre plus accessible. De réconcilier le public avec Montherlant. » Et Inès. « Elle est une figure admirable, ajoute l’écrivain Sarah Wajda, auteur d’une thèse sur Montherlant. Elle est un oiseau de race capturé et qui ne se bat pas. Ce n’est pas une jeune première et on se trompe en la représentant ainsi. Ferrante la tue car elle attend un enfant, ce “papillon qui deviendra ver”. »

Si Ferrante est séduit par Inès de Castro, il admire l’Infante, l’enfant qu’il aurait aimé avoir. L’actrice Astrid Bergès-Frisbey imprime à son personnage la fougue et le feu attendus. Pierre Boutron suggère son homosexualité avec justesse. Quant à Pedro, le réalisateur le peint aussi sous les traits du jeune premier : « C’est un personnage très moderne, qui n’aime pas le pouvoir et qui n’en veut pas. À tort, on pourrait le penser faible mais c’est tout simplement qu’il n’est pas une brute avide de pouvoir. Il est comme Hamlet : Hamlet se révolte parce qu’Ophélie meurt, il devient fou. »

Pour son interprète, Thomas Jouannet, « Pedro veut préserver son amour de la raison d’État. Il a un autre point de vue que son père sur la vie. Il ne veut en rien ressembler à Ferrante. » Ce dernier le sait. Et pour qu’il devienne le roi selon son cœur, il lui brise le sien. C’est sans doute le ressort le plus profond de la pièce. Ferrante accouche du fils qu’il attendait en tuant Inès. Une analyse suggérée merveilleusement par Pierre Boutron dans sa dernière scène. Pedro, une fois sur le trône, fait défiler toute la cour au pied du cadavre d’Inès. Une scène épouvantable par laquelle le jeune roi est devenu celui que son père voulait qu’il soit : son double.

Laurent LARCHER
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2373813&rubId=5548

 

 


Publié dans Littérature

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