Les années - Annie Ernaux

Publié le par sophie

 

 (...)  Elle est cette femme de la photo et peut, quand elle la regarde, dire avec un degré élevé de certitude, dans la mesure où ce visage et le présent ne sont pas disjoints de façon perceptible, où rien n’a encore été davantage perdu, de ce qui le sera inévitablement (mais quand, comment, elle préfère ne pas y songer) : c’est moi = je n’ai pas de signes supplémentaires de vieillissement. Signes auxquels elle ne pense pas, vivant habituellement dans une dénégation générale, non de son âge, soixante-six ans, mais de ce qu’il représente pour les plus jeunes, et ne s’éprouvant pas différente des femmes de quarante-cinq, cinquante ans - illusion que celles-ci détruisent, sans malveillance, au détour d’une conversation en lui signifiant qu’elle n’appartient pas à leur génération et qu’elles la considèrent comme elle-même voit les femmes de quatre-vingts ans : vieille. A l’inverse de l’adolescence où elle avait la certitude de ne pas être la même d’une année, voire d’un mois, sur l’autre, tandis que le monde autour d’elle restait immuable, maintenant c’est elle qui se sent immobile dans un monde qui court. Bien que, entre la photo précédente, sur la plage de Trouville, et celle-ci de Noël 2006, un certain nombre de faits soient survenue (…),  heureuses ou malheureuses, ces choses, quand elle les compare aux autres plus lointains de sa vie, ne lui paraissent avoir en rien modifié ses façons de penser, ses goûts et ses intérêts, tels qu’ils se sont constitués aux alentours de cinquante ans, en une espèce de solidification intérieure. La succession de béances qui séparent toutes les figures d’elle au passé s’arrête là. Ce qui a le plus changé en elle, c’est sa perception du temps, de sa situation à elle dans le temps. Ainsi, elle constate avec étonnement que, lorsqu’on lui faisait faire une dictée de Colette, celle-ci était vivante – et que sa grand-mère, qui avait douze ans quand Victor Hugo était mort, a dû profiter du jour de congés accordé pour les funérailles (mais elle devait déjà travailler aux champs). Et alors que s’accroît la distance qui la sépare de la perte de ses parents, vingt et quarante ans, et que rien dans sa manière de vivre et de penser ne ressemble à la leur - elle les ferait « se retourner dans la tombe » -, elle a l’impression de se rapprocher d’eux. A mesure que le temps diminue objectivement devant elle, il s’étend de plus en plus, bien en deçà de sa naissance et bien au-delà de sa mort, quand elle imagine que, dans trente ou quarante ans, on dira d’elle qu’elle a connu la guerre d’Algérie comme on disait de ses arrière-grands-parents « ils ont vu la guerre de 70 ».

     Elle a perdu son sentiment d’avenir, cette sorte de fond illimité sur lequel se projetaient ses gestes, ses actes, une attente de choses inconnues et bonnes qui l’habitait quand elle remontait le boulevard de la Marne en automne vers la fac, refermait Les Mandarines, plus tard sautait dans sa Mini Austin à la fin des cours, ramassait ses enfants à l’école, et plus tard encore, après son divorce  et la mort de sa mère, partant pour la première fois aux Etats-Unis avec L’Amérique de Joe Dassin dans la tête, jusqu’à il y a trois ans, jetant une pièce dans la fontaine de Trevi avec le vœu de revenir à Rome.

 

     C’est un sentiment d’urgence qui le remplace, la ravage. Elle a peur qu’au fur et à mesure de son vieillissement sa mémoire ne redevienne celle, nuageuse et muette, qu’elle avait dans ses premières années de petite fille – dont elle ne se souviendra plus. Déjà, quand elle essaie de se rappeler les collègues du lycée de montagne où elle a enseigné deux ans, elle revoit des silhouettes, des figures, parfois avec une extrême précision, mais il lui est impossible de « mettre un nom dessus ». Elle s’acharne à retrouver le nom manquant, à faire coïncider une personne et un nom, comme raccorder deux moitiés séparées. Peut-être un jour ce sont les choses et leur dénomination qui seront désaccordées et elle ne pourra plus nommer la réalité, il n’y aura que du réel indicible. C’est maintenant qu’elle doit mettre en forme par l’écriture son absence future, entreprendre ce livre, encore à l’état d’ébauche et de milliers de notes, qui double son existence depuis plus de vingt ans, devant couvrir du même coup une durée de plus en plus longue.


      Cette forme susceptible de contenir sa vie, elle a renoncé à la déduire de la sensation qu’elle éprouve, les yeux fermés au soleil sur une plage, dans une chambre d’hôtel, de se démultiplier et d’exister corporellement dans plusieurs lieux de sa vie, d’accéder à un temps palimpseste. Jusqu’ici cette sensation ne l’a menée nulle part dans l’écriture, ni dans la connaissance de quoi que ce soit. Comme les minutes qui suivent l’orgasme, elle donne envie d’écrire, pas plus. Et, d’une certaine façon, effaçant les paroles, les images, les objets, les gens, elle préfigure déjà, sinon la mort, du moins l’état où elle sera un jour, s’abîmant, comme le font les très vieux, dans la contemplation – plus ou moins floue à cause de la « dégénérescence maculaire liée à l’âge » - des arbres, de ses fils, et de ses petits-enfants, dépouillée de toute culture et de toute histoire, la sienne et celle du monde, ou alzheimerienne, ne sachant plus quel jour ni mois ni saison on est.

A. Ernaux, Les années, Gallimard

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