Mémoires d'Hadrien - M. Yourcenar

Publié le par sophie


En dépit des légendes qui m'entourent, j'ai assez peu aimé la jeunesse, la mienne moins que toute autre. Considérée pour elle-même, cette jeunesse tant vantée m'apparaît le plus souvent comme une époque mal dégrossie de l'existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile. Il va sans dire que j'ai trouvé à cette règle un certain nombre d'exceptions délicieuses, et deux ou trois d'admirables, dont toi-même, marc, aura été la plus pure. En ce qui me concerne, j'étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd'hui, mais je l'étais sans consistance. Tout en moi n'était pas mauvais, mais tout pouvait l'être: le bon ou le meilleur étayait le pire. Je ne pense pas sans rougir à mon ignorance du monde, que je croyais connaître, à mon impatience, à une espèce d'ambition frivole et d'avidité grossière. Faut-il l'avouer? Au sein de la vie studieuse d'Athènes, où tous les plaisirs trouvaient place avec mesure, je regrettais, non pas Rome elle-même, mais l'atmosphère du lieu où se font et défont continuellement les affaires du monde, le bruit de poulies et de roues de transmission de la machine du pouvoir. Le règne de Domitien s'achevait; mon cousin Trajan, qui s'était couvert de gloire sur les frontières du Rhin, tournait au grand homme populaire; la tribu Espagnole s'implantait à Rome. Comparée à ce monde de l'action immédiate, la bien-aimée province grecque me semblait somnoler dans une poussière d'idées respirées déjà; la passivité politique des héllènes m'apparaissait comme une forme assez basse de renonciation. Mon appetit de puissance, d'argent, qui est souvent chez nous la première forme de celle-ci, et de gloire, pour donner ce beau nom passionné à notre démangeaison d'entendre parler de nous, était indéniable; il s'y mêlait confusément le sentiment que Rome, inférieure en tant de choses, regagnait l'avantage dans la familiarité avec les grandes affaires qu'elle exigeait de ses citoyens, du moins de ceux d'ordre sénatorial ou équestre.J'en étais arrivé au point où je sentais que la plus banale discussion au sujet de l'imporation des blés d'Egypte m'en eût appris davantage sur l'Etat que toute La République de Platon.

 

M. Yourcenar, Varius multiplex multiformis in  Mémoires d'Hadrien, Gallimard

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