Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer? - Claude Roy

Publié le par sophie

Lorsque la terre respire    cela s'appelle le vent
L'eau qui devient un homme   cela s'appelle le sang


L'enfant buissonnier     charmeur de sauterelles
couché à la perpendiculaire de la canicule blanc-bleu
l'ébouriffé   à plat ventre sur l'été-feu du causse
colle l'oreille à la terre étouffée d'août
au-dessus de la dalle quaternaire sous les couches du temps


L'enfant curieux écoute aux portes de la terre

L'eau lisse au fil aveugle du grand fond
la coureuse hors soleil
l'eau tisse sa voix d'eau sourde
menu clapotis des mille pas nus
pieds nus de l'eau nue    l'eau toujours ressourcée
eau battante    eau vivante    eau fine qui glisse
dans la nuit de la galerie de calcite
le long de la grande aorte souterraine
dans la veine qui ralentit un peu
à l'arrivée dans la grotte estomac-de-la-terre
L'enfant étonnée écoute l'eau
et le silence    entre les stalactites
que font en battant dans le noir hypogée
les ailes du papillon aveugle des cavernes
nommé Triphosa dubitata

L'Oeil du coeur    en s'ouvrant    et fermant
fut la source     d'où naquit    le cycle des temps


L'eau    la fuyeuse qui coule à deux temps
écoute le coeur de l'enfant collé contre la terre
(Le noeud sinusal logé dans l'oreillette
émet de soixante à quatre-vingts fois par minute
les ondes qui déclenchent le rythme à quatre temps
de la systole    Un    et de la diastole    Deux Trois Quatre)
L'eau glisse    Le coeur bat

Ogoumbé la Mère des Eaux
habitait sous la terre
Ogoumbé la Mère    son tam-tam dans le noir
Sa main gauche     le tambour nommé Grondement-de-la-Terre-au-Levant
Sa main droite    le tambour nommé Orage-de-la-Terre-au-Couchant


L'enfant s'endort bercé par le berceau du fin galop de l'eau
L'eau s'en court    lissée au long court par le fin galop du coeur
Le coeur dormant    et l'eau courante
ensemble    marchent l'amble

Etonnement d'un criquet
La sauterelle dans l'herbe
à l'ombre soudain du dormeur
hésite à sauter sur le corps de l'enfant
qui dort
les genoux remontés contre sa poitrine
L'insecte non plus n'ose pas déplier ses jambes
La sauterelle    un instant immobile
très fine semble-morte
bijou de cuivre vert-de-gris pâle
se sent mise à sécher entre les pages du temps


Alors Feu-de-l'Eclair    Zigzag-de-Foudre    et Tonnerre-du-Ciel
dirent à Tepeou le Seigneur Formateur
et à Cucumatz le Serpent à Plumes
Que les Eaux se retirent et que de leur ventre
surgissent    comme de grands homards
les montagnes    et que la fécondation de la vie ait lieu


A vingt mètres au-dessous de l'été fournaise
et de la sauterelle suspendue
entre la respiratoin du soleil    des mouches    de l'enfant endormi
dans une cavité murée il y a cent trente mille années
(c'était un après-midi très chaud du Néandertalien
quelques siècles avant la dernière période glaciaire)
il y a    le squelette d'un très vieil endormi    dans le noir
couché sur le côté    au doux d'une couche de sable
jambes ramenées près du corps
genoux pliés    et sur eux repose
le crâne abstrait    imprégné d'ocre et de minerai de fer brun
avec à son côté pour viatique
une  cupule  vide    d'où la boisson s'est évaporée depuis
plusieurs millénaires
et un pied de bison    d'une utilité bien énigmatique


Les deux types les plus récents d'Homo
furent contemporains    l'Homme de Néandertal
et l'
Homo Sapiens    ce dernier ayant survécu
avec la fortune que l'on sait


L'enfant dort    La sauterelle saute
L'eau chuchote    très loin


Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer?


Claude Roy, in Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer?, ed Gallimard




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