Une vengeance - Jim Harrison

Publié le par sophie

 

Vu du ciel avec un regard d'oiseau - et, justement, un vautour descendait en spirale - il était impossible de dire si l'homme nu qui gisait sur le sol était vivant ou mort. L'homme, lui-même, n'en savait rien et le rapace, en atteignant le sol, s'approcha en boitillant de travers, hésitant, lançant un coup d'oeil oblique vers les ronces qui encombraient le ravin, craignant peut-être l'arrivée des coyotes. Car le partage d'une charogne ne se fait jamais selon le désir du premier arrivé; cela se décide en fonction d'un rite établi depuis longtemps, bien avant que l'on sache que des rites pourraient exister, un jour. Le vautour était repu; il venait de dévorer les restes d'un serpent à sonnette écrasé par un camion près de Nacozari  de Garcia, une petite bourgade située à l'écart du flot touristique, à une centaine de miles de Nogales. Pour le moment, les coyotes se contenteraient d'observer les approches du vautour. Ils ne s'approcheraient pas, même si leur chasse de la nuit avait été infructueuse. Plus tard, à mesure que l'air du matin s'échaufferait sous le soleil, d'autres vautours arriveraient et la très lente agonie de l'homme aurait enfin son public. L'aube cédait la place au matin et la chaleur séchait le sang sur le visage du blessé, évaporant sa fraîche odeur de cuivre. A présent, il mourait de chaleur et de déshydratation bien plus que de ses blessures: l'un de ses bras était cassé et tordu, une large meurtrissure bleue marbrait sa poitrine, un hématome levait comme un soleil pourpre sur une pommette écrasée et les testicules étaient démesurément enflés. Une blessure à la tête avait saigné sur le sable et les cailloux et l'entraînait de plus en plus profondément vers ce coma dont il ne sortirait pas. Pourtant, il respirait encore et l'air brûlant s'échappait de ses lèvres en sifflant contre une dent brisée; lorsque le sifflement s'accentuait sur un souffle plus fort, les vautours s'ébrouaient, dérangés dans leur veille. Une femelle de coyote suivie de ses petits s'arrêta un instant, juste le temps de claquer des mâchoires en direction de l'homme afin d'instruire ses jeunes et leur faire comprendre qu'en temps ordinaire, la pitoyable créature qui gisait là était en fait un animal dangereux. Au passage, elle salua un vieux mâle abrité à l'ombre d'un rocher et possédé d'une intense curiosité. Il ne détachait pas son regard de l'homme et si, par moments, il en venait à s'assoupir, il conservait dans son demi-sommeil une vigilance dont l'acuité nous est inconnue. Il avait le ventre plein et le spectacle de cet être en train de mourir lui apparaissait comme la chose la plus fascinante qu'il ait observée depuis longtemps. Il ne ressentait qu'une immense curiosité, rien d'autre. Lorsque l'homme serait enfin mort, le vieux coyote s'en irait et abandonnerai son cadavre aux vautours. Il était là depuis un bon moment; il se trouvait déjà à proximité lorsque l'homme nu avait été jeté hors de la voiture, la nuit précédente.

 

Jim Harrison, Légendes d'automne, 10/18

Publié dans Littérature

Commenter cet article