Politique

Vendredi 14 janvier 5 14 /01 /Jan 20:54

(…)   Simplement, il faut se demander ce que devient effectivement l’homme dans ce système, et si l’on peut conserver l’espoir si souvent formulé de façon idéaliste  que cet homme « prend en main », dirige, organise, choisit et oriente la Technique.

         Seligman a souligné en une formule saisissant la mutation technicienne en ce domaine : l’Homo faber a cessé d’exister, il est devenu animal laborieux – et l’homme qui se trouvait autrefois au centre du travail, pour qui, Marx le rappelait sans cesse, le travail avait un sens décisif, est maintenant peu à peu évacué du travail : il se trouve selon la formule de Seligman « à la périphérie du travail ».  Il nous faut alors nous poser la question : qui est l’homme à qui on attribue le pouvoir de choix, de décision, d’initiative, d’orientation ? Non plus un grec du temps de Périclès ni un prophète juif ni un moine du XIIème siècle. C’est un homme qui est tout entier déjà plongé dans la sphère du technique. Il n’est pas autonome par rapport à ces objets. Il n’est pas souverain ni doté d’une personnalité irréformable.

         (…) L’homme apparaissant à la conscience trouve la technique « déjà là ». La technique constitue pour li un milieu dans lequel il entre, où il s’insère. Il est parfaitement vain de dire que la technique n’est pas un vrai milieu : quoi que cet homme voie ou utilise, c’est un objet technique. Il n’a pas à choisir une voie ou une autre. Il est tout de suite dans cet univers de machines ou de produits. Et les plus innocents, le bouton électrique ou le robinet d’eau, sont les plus immédiats témoins de cette technicité. Or, ce milieu conforme sans que l’on sans rende compte aux comportements nécessaires, aux orientations idéologiques – qui contesterait ce « déjà là ? – il est acquis comme une évidence. (..) très vite l’homme pense conformément à son milieu. Il est formé pour le confort et l’efficacité. Il ne vient pas plus à l’idée de celui qui s’éveille à la conscience de récuser, de contester le milieu technique sous ses aspects sensibles, qu’à l’homme du XIIème siècle de contester l’arbre, la pluie, la cascade. Assurément il ne voit pas de quoi il s’agit, il ne discerne pas « le système technicien », les « lois » de la Technique. Mais pas davantage, l’homme du XIIème s ne connaissaient les « lois » physiques, chimiques, biologiques et les processus unissant en un ensemble les phénomènes qu’il percevait comme séparés. Etre situé dans un univers  technicien, et en même temps ne pas en discerner le système est la meilleure condition pour y être intégré, en faire partie de toute évidence, sans même sans rendre compte.

         Or, ceci se trouve complété par un second fait : toute formation intellectuelle prépare à rentrer de façon positive et efficace dans le monde technicien. Celui-ci est tellement devenu un milieu, que c’est ce milieu qu’on adapte à la culture, les méthodes, les connaissances de tous les jeunes. L’humanisme est dépassé au profit de la formation technique et scientifique parce que le milieu dans lequel l’écolier plongera n’est pas d’abord un milieu humain mais un milieu technicien. On le prépare à y remplir son office c’est à dire qu’on le prépare à y exercer une profession, mais celle-ci suppose la connaissance de certaines techniques et l’usage d’appareils techniques..

         L’éducation, l’instruction n’ont plus aucune « gratuité », doivent servir efficacement. Et toutes les critiques dirigées contre l’enseignement tournent toujours autour de ceci : « on apprend des quantités de choses inutiles. L’important est de préparer à une profession (c’est à dire aux techniques de tel métier). » Tout enseignement aujourd’hui tend à devenir technique et il ne se justifie aux yeux du public que s’il a cet enracinement là dans ce concret-là. Dès lors comment le jeune formé de cette façon pourrait-il procéder à des choix, à des décisions à l’égard de la technique ? (…) La célèbre « crise » de l’université française n’a pas d’autre source que l’inadaptation de ce corps à la formation technique : c’est ce qu’on appelle « préparer à entrer dans la société ». Or il ne faut pas oublier que cette formation est de plus en plus spécialisée, avec une rigueur incroyable : la formation par exemple d’un programmateur informatique comporte six spécialisations très séparées. Comment eut-on qu’un homme ainsi formé ait la moindre possibilité de critique ou de reprise en main du système technique ?

 

J, Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004

Par sophie - Publié dans : Politique
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Mardi 7 décembre 2 07 /12 /Déc 20:44

 

«Vous êtes tous frères dans la Cité, leur dirons-nous (…), mais le Dieu qui vous a formés a fait entrer de l’or dans la composition de ceux d’entre vous qui sont capables de commander.» Nous sommes tous frères par la terre, mais les Dieux, dans leur fabrication, nous ont faits différents : les dirigeants sont faits d’or, le peuple, d’une matière vulgaire. Les uns sont faits pour commander, les autres pour obéir. C’est un mensonge. Et celui qui le profère le reconnaît d’ailleurs volontiers. Platon, dans la République, théorise avec cet exemple la nécessité du mensonge politique, du «noble mensonge» que les gouvernants font et doivent faire aux gouvernés. Un mensonge, donc, sur les fondements de l’inégalité, un mensonge «sociologique» destiné à faire accepter au peuple la monopolisation du pouvoir politique par une petite minorité.

Historiquement, le mensonge politique se présente comme un mensonge asymétrique : le père peut mentir à ses enfants, le mari à son épouse, le maître à ses esclaves, le chef d’Etat à ses sujets, mais pas l’inverse, sous peine de sanction, de punition sévère. Les chefs peuvent mentir, mais eux seuls : «A toute autre personne le mensonge est interdit, et nous affirmerons que le particulier qui ment aux chefs commet une faute de même nature, mais plus grande, que le malade qui ne dit pas la vérité au médecin, que l’élève qui cache au pédotribe ses dispositions physiques, ou que le matelot qui trompe le pilote sur l’état du vaisseau.»

Privilège du mensonge d’un côté, obligation absolue de véracité de l’autre : on a là un schéma typique de double morale - ce qui vaut pour nous ne vaut pas pour vous, faites ce que je dis mais pas ce que je fais.

Ce privilège souverain du droit de mentir se fonde paradoxalement sur un monopole supposé de la vérité politique - ce que l’auteur d’un Art du mensonge politique, faussement attribué à Jonathan Swift, exprimera ironiquement de la façon suivante : «Chacun est en droit d’exiger que ceux de sa famille lui disent la vérité, afin de ne pas être trompé par sa femme, par ses enfants ni par ses domestiques : mais il n’a aucune espèce de droit sur la vérité politique ; et le peuple n’est pas plus en droit de vouloir être instruit de la vérité, en matière de gouvernement, que de posséder de grands biens.»

Le paradigme de prédilection pour ces théories du «noble mensonge» est celui du médecin : un médecin peut mentir à son patient pour son bien, et ceci parce qu’il sait la vérité, y compris la vérité sur les effets de son mensonge. Un poison, savamment dosé, peut devenir médicament, mais l’usage d’une telle substance doit être réservé à des mains expertes. Cette conception paternaliste, qui se plaît à présenter le politique menteur sous les traits du médecin bienfaisant, masque cependant mal le fait que le noble mensonge est d’abord et surtout le mensonge des nobles, au service de leurs intérêts.

Il faut être renard, mais renard masqué

A des oligarques encore trop naïfs qui prêtaient publiquement serment de tout faire pour spolier le peuple, Aristote donnait ce conseil de toujours feindre au contraire servir l’intérêt général : «Dans les oligarchies, les oligarques devraient prétendre favoriser les intérêts du peuple.» Plutôt que de jurer benoîtement «je serai malintentionné envers le peuple (…), ils devraient, au contraire, concevoir et feindre des sentiments tout opposés». Pour se conserver, un pouvoir politique de classe doit masquer sa véritable nature. Leçon pour hommes d’Etat débutants, que les oligarques contemporains ont bien eu le temps d’apprendre, même s’ils ont encore parfois la langue qui fourche. Car un pouvoir qui dirait trop souvent, comme Eric Woerth s’exclamant à la radio : «J’ai lancé toutes les procédures au contraire pour renforcer la fraude fiscale»(1),ou Nicolas Sarkozy commentant à la télévision le sentiment répandu qu’«au fond [il] fait une politique pour quelques-uns et pas pour tous. Si les Français croient ça, et ils ont raison de le croire, je dois en tirer les conséquences immédiates» (2), ne tiendrait sans doute pas très longtemps.

C’est que l’art de la tromperie politique implique que l’on n’en laisse jamais rien paraître. Le prince doit manier la ruse mais «ce qui est absolument nécessaire, insiste Machiavel, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler». Il faut être renard, mais renard masqué. Toujours avoir l’air sincère, mais ne l’être jamais. Tout un art des apparences et du leurre, qui forme le savoir-faire secret du souverain, l’arcane de son empire. Les «arts de gouverner» qui se développent à la Renaissance présentent ainsi le mensonge politique comme un stratagème, une ruse de guerre fondée sur un impératif de conservation du pouvoir et sur le postulat anthropologique d’une scélératesse universelle. Si le prince ne trompait pas, c’est lui qui serait trompé. La politique se conçoit alors comme une guerre civile larvée, dans laquelle l’arme du mensonge prend le relais des armes tout court. Ce que d’Alembert résumera par cette formule : «L’art de la guerre (…) est l’art de détruire les hommes, comme la politique est celui de les tromper.»

Aucune obligation de dire la vérité à ses ennemis

Mais face à de tels princes, la résistance au pouvoir d’Etat peut-elle à son tour recourir à l’arme du mensonge ? Pour toute une tradition d’inspiration théologique, on ne saurait combattre le feu par le feu. Saint Augustin interdit le mensonge de façon absolue, même face à un pouvoir persécuteur. Un innocent, condamné à mort par les autorités, se réfugie chez vous, ses poursuivants sont à ses trousses, ils frappent à votre porte. Avez-vous le droit de leur mentir pour le sauver ? Non : le mensonge «donne la mort à l’âme, on ne peut donc le commettre pour sauver la vie temporelle à qui que ce soit». Que faire alors ? Il faudrait répondre comme Firmus, évêque de Thagaste, aux émissaires de l’Empereur : «Je sais où se trouve celui que vous cherchez, mais je ne vous le dirai pas.» Ni mentir ni trahir. La solution au dilemme passe par une résistance héroïque, par un courage de la vérité. Dans cette conception, que Kant réactualise à sa manière dans son débat avec Benjamin Constant sur «un prétendu droit de mentir par humanité», l’interdiction du mensonge demeure absolue et universelle. Peu importe l’interlocuteur, peu importent les conséquences, il ne faut jamais mentir, et ceci parce que l’impératif de véracité est un devoir envers soi-même.

Or c’est précisément ce point que contestent, au XVIIe siècle, certains théoriciens du droit naturel. Pour Grotius et Pufendorf, la véracité n’est pas une obligation universelle, mais au contraire un devoir variable, qui dépend de celui à qui l’on s’adresse. Pour savoir si l’on a le droit de mentir, il faut commencer par se demander : à qui doit-on la vérité ? Dans cette tradition, comme le résume Constant, «dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité.» Aucune obligation, donc, de dire la vérité à ses ennemis : «L’obligation de s’entre-communiquer ses pensées, rappelle Pufendorf, n’a point lieu entre ceux qui sont en guerre (…) on peut donc, sans se rendre coupable de mensonge, dire quelque fausseté à son ennemi.» La situation d’hostilité délie les sujets de leur obligation de vérité morale. L’usage de la force étant déjà permis, on peut a fortiori user de la ruse.

Les auteurs qui théoriseront par la suite un mensonge de résistance, un droit de mentir à l’usage des opprimés, reprendront cette matrice : lorsque la politique prend la forme d’une guerre civile, d’un antagonisme radical, on peut légitimement mentir pour se défendre. La théorie du mensonge guerrier est alors remobilisée afin de se réapproprier, contre le monopole souverain, un art de mentir pensé comme ruse de combat. On ne doit pas la vérité à ses oppresseurs. «La juste défense de la patrie, d’un père, d’un ami, de nous-mêmes contre les embûches d’un ennemi, d’un tyran, des méchants, rend le mensonge très légitime», écrit au XVIIIe siècle le matérialiste d’Holbach.

Dans les années sombres du XXe siècle, Trotski revendique à son tour l’usage du mensonge comme arme de résistance face aux régimes nazi et stalinien : «La lutte à mort ne se conçoit pas sans ruse de guerre, en d’autres termes sans mensonge et tromperie. Les prolétaires allemands peuvent-ils ne point tromper la police de Hitler ? Les bolcheviks soviétiques manqueraient-ils à la morale en trompant la Guépéou ? [administration chargée de la sécurité de l’Etat soviétique entre 1922 et 1934, ndlr]» Aux accusations d’immoralisme, la contre-morale révolutionnaire répond par le refus «d’admettre les normes de morale établies par les esclavagistes pour les esclaves - et que les esclavagistes n’observèrent jamais eux-mêmes».

Dans ce type de critique radicale, révolutionnaire, la morale dominante elle-même apparaît comme un discours mensonger qui aboutit in fine à priver les opprimés des moyens du combat. Le message de cette double morale officielle, Malcolm X le résumait ainsi, pour mieux la contester : «Ne combattez que dans le respect des règles fondamentales établies par ceux contre lesquels vous luttez.» Or celui qui s’incline devant les règles fixées pour lui par son adversaire ne peut vaincre. Le mensonge de l’opprimé apparaît alors comme un acte d’autodéfense, premier pas pour la conquête d’une autonomie dans la lutte, où la réappropriation subalterne du pouvoir de mentir rejoint le refus du monopole étatique de la «violence légitime».

Que fait le mensonge au menteur ?

Le problème politique de l’usage du mensonge ne se dissout cependant pas dans la simple invocation d’un «droit» à l’employer. S’autoriser à mentir face à ses ennemis n’épuise pas la question de savoir ce que le mensonge fait au menteur. Hannah Arendt raconte l’anecdote médiévale d’un guetteur qui, ayant sonné une fausse alarme, fut le premier à se réfugier derrière les remparts pour se défendre des assauts d’un ennemi imaginaire. Le problème n’est pas seulement ici, comme dans l’histoire de l’homme qui criait au loup, que la crédibilité du menteur s’érode à force de mentir, mais aussi que celui-ci, emporté par le pouvoir d’une parole devenue autonome, perd progressivement les moyens de distinguer entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, entre ce qu’il raconte et ce qu’il devrait s’efforcer de vérifier. Parce que la dynamique du mensonge annihile tendanciellement le rapport critique à soi-même, elle engendre une faiblesse stratégique. Hannah Arendt avait prévenu : «Dans le domaine politique, où le secret et la tromperie délibérée ont toujours joué un rôle significatif, l’autosuggestion représente le plus grand danger : le dupeur qui se dupe lui-même perd tout contact, non seulement avec son public, mais avec le monde réel, qui ne saurait manquer de le rattraper, car son esprit peut s’en abstraire mais non pas son corps.»

Cette leçon philosophique, un événement récent l’a rappelée. En France, en octobre, alors que les grèves battaient leur plein et que l’espoir était permis, les ministres se relayèrent dans les médias pour affirmer qu’il n’y aurait pas de pénurie d’essence. A la pompe, chacun pourtant pouvait constater le contraire. Les ministres mentaient-ils ? A leur crédit, ces gens-là récitaient peut-être sincèrement leur contre-vérité, celle rédigée pour eux par leurs «écrivants» sur des fiches bristol. Quoi qu’il en soit, ce jour-là, leur parole, leurs «éléments de langage» comme ils disent, se sont révélés factices, impuissants. Et ce jour-là aussi, tout le monde comprit ce qu’il nous restait à faire : ne pas leur demander de dire la vérité, chose qu’ils sont de toute façon incapables de faire, mais continuer à les faire mentir. Car pour faire apparaître un énoncé comme mensonger, on peut certes lui opposer des arguments, expliquer en quoi il ne correspond pas à la réalité, mais on peut aussi faire autre chose : transformer si manifestement le réel que les mots s’évaporent. Ce jour-là, fugacement, le réel avait changé. Et leur parole de propagande avait explosé comme une bulle de savon. Il est des moments où le mensonge politique tombe pour révéler ce qu’il est : sous des dehors de manipulation parfaite, une impuissance radicale, une inauthenticité ridicule.

(1) Grand Jury RTL, 26 août 2010. (2) Intervention télévisée du 24 avril 2008.

Par  Grégoire Chamayou, Chercheur au Cerphi, CNRS - ENS, Auteur de «Chasses à l’homme», la Fabrique, 2010.

in Libération des philosophes, 2/12/2010


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Lundi 27 septembre 1 27 /09 /Sep 15:35

 

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Dimanche 4 juillet 7 04 /07 /Juil 21:34

 

Les méchants n’existent pas ; les salauds sont innombrables. Voilà ce qu’il faut essayer de comprendre.

 

Qu’est-ce qu’un méchant ? On considère ordinairement que c’est quelqu’un qui fait le mal. Mais qu’est-ce à dire ? Le dentiste qui fait souffrir son patient ne fait pas le mal : il lui fait mal, certes, mais c’est pour son bien. Il n’est pas méchant ; il est tout au plus maladroit. Quant à l’individu qui cambriole une banque ou qui poignarde son rival, on peut accorder qu’il agit mal, qu’il fait le mal, même, mais est-il pour autant forcément méchant ? Je n’en crois rien. Il suit sa pente, il est emporté par son histoire, par la violence des temps ou de l’amour, par sa passion, par son désir, par sa colère, par sa souffrance peut-être… Il aurait préféré être aimé, plutôt que de tuer parce qu’il ne l’est pas ou plus… Les prisons sont pleines de braves gens qui ont mal tourné, qui ne sont pas devenus méchants pour autant. Combien de pauvres types derrière les barreaux ? Et combien de salauds en liberté ?

 

Si l’on peut faire le mal sans être méchant, c’est que la méchanceté tient moins au  contenu de l’acte  qu’à l’orientation de la volonté. C’est l’intention qui juge nos actions, disait Montaigne avant Kant, et ils ont raison tous les deux. Etre méchant, ce n’est pas seulement faire le mal ; c’est le vouloir. Et ce n’est pas seulement le vouloir (puisqu’on peut le vouloir dans  une bonne intention, comme le malheureux qui vole pour nourrir sa famille ou le terroriste qui tue pour une cause qu’il croit juste) ; c’est le vouloir en toute connaissance de cause, « en tant que mal », comme dit Kant, non comme moyen mais comme fin, donc dans une intention elle-même mauvaise. Etre méchant, c’est vouloir le mal pour le mal.

 

C’est pourquoi la méchanceté n’existe pas. Aucun voleur ne vole parce qu’il est mal de voler. Il vole parce qu’il est bon d’être riche. Aucun jaloux ne tue parce qu’il est mal de tuer. Il tue parce qu’il est bon de se venger ou d’éliminer un rival. Bref, on ne fait le mal que pour un bien, ou qu’on croit comme tel. Le mal, pour les humains, n’est qu’un moyen, jamais un but.

 

On m’objectera Hitler, qui semble le diable en personne. Mais la grandeur du Reich, « la solution finale » ou son propre pouvoir, pour lui, étaient des biens.

 

On m’objectera le sadique, qui prend plaisir à la souffrance d’autrui. Cela me serait plutôt une confirmation. S’il torture sa victime, ce n’est pas parce que la torture est un mal ; c’est parce que la souffrance de l’autre le fait jouir, et que son plaisir est son bien.

 

Cela donne la formule du salaud : non pas celui qui fait le mal pour le mal, comme serait le méchant, mais celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi. Les hommes ne sont pas méchants, explique Kant (faire le mal pour le mal serait diabolique, et les hommes ne sont pas des démons) ; mais ils sont mauvais ou, comme je préfèrerais dire, médiocres. En quoi ? En ceci qu’ils mettent l’amour de soi plus haut que la loi morale. Au lieu de ne tendre au bonheur, comme c’est légitime, que pour autant ils le peuvent sans manquer à leur devoir, ils ne font leur devoir, au contraire, que pour autant que ce n’est pas incompatible avec leur propre bonheur. C’est ce que Kant appelle « le renversement des motifs », qui institue « comme un mal radical inné dans la nature humaine ». Les hommes sont mauvais parce qu’ils soumettent leur devoir à leur bonheur quand c’est l’inverse qu’il faudrait faire. Ou pour le dire autrement, dans un langage plutôt évangélique que kantien : ils soumettent l’amour du prochain à l’amour qu’ils ont pour eux-mêmes ; ils ne tiennent compte d’autrui que dans la mesure où leur propre confort n’est pas compromis. « Que le cœur humain est creux et plein d’ordures ! » disait Pascal. C’est qu’il n’est rempli que de soi.

 

Le salaud, ce serait donc l’égoïste ? Point tout à fait ni seulement, car alors nous le serions tous. Tout salaud est égoïste  (même si cet égoïsme se masque derrière le dévouement à une cause ou à un Dieu), mais tout égoïste n’est pas un salaud. Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion.

 

La saloperie n’est donc pas une question de nature mais de degré. Egoïstes, nous le sommes tous mais inégalement. Les salauds sont ceux qui le sont davantage que la moyenne, ou davantage que ce qui est considéré comme acceptable. Cela laisse une place à l’interprétation, aux différences de mesure, de point de vue ou d’évaluation. Tel sera un salaud pour l’un, qui ne sera aux yeux de l’autre qu’un égoïste ordinaire – voire un héros, peut-être aux yeux d’un troisième. Voyez Napoléon ou Pétain, Savonarole ou Lénine. Voyez ce petit caïd de banlieue, ou ce notable de centre-ville. Il n’y a pas de salaud absolu, ni pour soi. Ce serait le diable, et il n’existe pas.

 

Tous les hommes sont égoïstes, tous les hommes sont mauvais, comme dit Kant. C’est  ce que le mythe du péché originel, par ailleurs si choquant, contient de vérité humaine. Mais tous ne sont pas des salauds. C’est peut-être ce que signifient la grâce ou le salut.

 

Entre l’égoïste et le salaud, disais-je, la différence n’est pas de nature mais de degré. Essayons pourtant de la préciser. L’égoïste, c’est celui qui ne fait pas, pour autrui, tout le bien qu’il devrait. Le salaud, c’est celui qui lui fait plus de mal qu’il ne pourrait. On est égoïste par défaut, et salaud par excès. Excès de quoi ? Excès d’égoïsme, de violence, d’agressivité, de cruauté parfois… L’égoïste manque d’amour (il ne sait aimer que soi). Le salaud déborde de haine. C’est égoïsme encore, mais démultiplié. L’égoïste ne consent à rendre service à autrui que dans la mesure où cela ne compromet pas son propre bien-être. Le salaud va plus loin : il est  prêt à tout, pour son propre bien, même au pire.  C’est comme un égoïste extrême, quand l’égoïste serait plutôt un salaud minimal ou ordinaire. Qui ne ferait un peu de mal à autrui, si cela doit aboutir à un grand bien pour soi ? Qui ne s’autoriserait un petit mensonge, si c’est pour faire fortune ? Qui ne volerait, pour sauvait sa peau ? Egoïsme, mais tolérable. Le salaud va plus loin : il fait subir un grand mal à autrui, pour obtenir un petit bien pour soi. Egoïsme toujours, mais intolérable. Par exemple celui qui tuerait pour une satisfaction d’amour propre, qui violerait pour un orgasme, qui torturerait pour une idée ou un billet.

 

Etre un salaud n’est pas à la portée de n’importe qui. Il y faut beaucoup d’insensibilité à la souffrance d’autrui, beaucoup de haine ou de violence, beaucoup de bonne conscience ou d’inconscience. Cela n’empêche pas de le faire, pour un bien qu’on en attend. C’est ce qui distingue à nouveau le salaud du méchant. Le méchant serait celui qui choisirait le mal comme but : celui qui serait nazi en pensant que le nazisme est une horreur. Mais celui-là ne serait pas nazi, et n’aurait aucune raison de le devenir. Les nazis étaient persuadés que le nazisme était un bien, au moins pour l’Allemagne, au moins pour eux, et que cela justifiât tout ; c’est ce qu’on appelle un nazi et c’est ce qu’on appelle un salaud.

 

Le salaud, c’est celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi, à son propre intérêt, à ses propres désirs, à ses opinions ou à ses rêves.

 

Cela rejoint la pensée de Sartre, qui, le premier, fit du salaud une catégorie philosophique. Le salaud, au sens sartrien du terme, c’est celui qui se croit, qui se prend au sérieux, celui qui oublie sa propre contingence, sa propre responsabilité, sa propre liberté, celui qui est persuadé de son bon droit, de sa bonne foi, et c’est la définition même, pour Sartre, de la mauvaise. Le salaud, au fond, c’est celui qui se prend pour Dieu (l’amour en moins), ou qui est persuadé que Dieu (ou l’Histoire, ou la Vérité)  est dans son camp et couvre, comme on dit à l’armée, ou autorise, ou justifie, tout ce qu’il se croit tenu d’accomplir. Saloperie des inquisiteurs. Saloperie des croisés. Saloperie du « socialisme scientifique » ou du « Reich de mille ans ». Saloperie, aussi bien, du bon bourgeois tranquille, qui vit la richesse comme son essence et le capitalisme comme un destin. Saloperie de la droite, disait Sartre (« de droite, pour moi, ça veut dire salaud »), ce qui illustre assez bien une certaine saloperie de gauche. Le salaud, c’est celui qui a bonne conscience. C’est « l’ayant-droit », comme dit François George dans ses Deux études sur Sartre, autrement dit celui qui est convaincu de sa propre nécessité, de sa propre légitimité, de sa propre innocence. C’est pourquoi aucun salaud ne se croit tel : tous les salauds sont de mauvaise foi, qui ne cessent de se trouver des justifications ou des excuses. Aussi le contraire du salaud n’est-il pas d’abord le saint, ni le sage, ni le héros, mais l’homme lucide et authentique, comme dirait Sartre, celui qui assume sa propre liberté, sa propre solitude, sa propre gratuité. Le salaud, dit un jour l’auteur de La Nausée, c’est le « gros plein d’être ». Et le contraire de cette saloperie du moi, c’est  la conscience, qui est néant, qui est impossible coïncidence de moi à moi, qui est exigence, arrachement, liberté, responsabilité, culpabilité… Mauvaise conscience ? C’est la conscience même, dont la bonne n’est que dénégation.

 

Qu’est-ce qu’un salaud ? C’est un égoïste qui a bonne conscience, qui est persuadé d’être un type bien, et que le salaud, en conséquence, c’est l’autre. C’est pourquoi il s’autorise le pire, au non du meilleur ou du soi – d’autant plus salaud qu’il se croit justifié à l’être, et pense donc ne l’être pas.

 

Les hommes ne sont pas méchants ; ils sont mauvais et se croient bons. Saloperie : égoïsme de bonne conscience et de mauvaise foi. Les salauds sont innombrables, et convaincus de leur innocence.

 

Mieux vaudrait un égoïste lucide et se sachant responsable de ce qu’il est ou fait, qu’un égoïste satisfait de soi et convaincu de son bon droit. En langage sartrien : mieux vaut un égoïste authentique qu’un vrai salaud.

Mais le seul égoïste authentique, le seul égoïste insatisfait, c’est celui qui ne se résigne pas à l’être. C’est ce qu’on appelle la conscience morale, et le contraire de la saloperie.

 

André Come-Sponville, Le goût de vivre et cent autres propos, ed Albin, Michel, 1ère parution dans L'Evènement du Jeudi, 1994.

 

Par sophie - Publié dans : Politique
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Mercredi 7 avril 3 07 /04 /Avr 20:46


"Oui, le peuple allemand paiera cher sa victoire. Les imbéciles! Derrière leurs aigres trompettes et leurs plats tambours, ils s'en retournent dans leur pays manger des saucisses, et ils croient que c'est fini. Mais attends un peu! Les voilà maintenant militarisés à outrance, et pour longtemps, et sous des maîtres bouffis d'orgueil, qui ne les lâcheront pas! Ils vont avaler toutes les saletés de la gloire. Obligés de se maintenir en face de l'Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jarnac, ils en ont pour cinquante ans à être cravachés...Je vois d'ici l'administration de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande...Et tout cela, pour être écrasés à la fin par une coalition!...Si encore ils s'en tenaient à la ridicule satisfaction d'avoir été les plus forts! Mais non, ils nous prennent deux provinces: ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une carte...afin d'être bien sûrs qu'on reviendra un jour leur tomber dessus! Bismarck est plus idiot que Napoléon Ier!...

Napoléon n'a rien compris à la mission que lui assignaient les circonstances. Arrivé par la révolution, il l'a fait avorter stupidement. Au lieu d'organiser le communisme, - chose facile, puisque la propriété n'existait plus guère de fait, et plus du tout moralement et légalement - il a rebâti une société plus inique que l'ancienne. Un rôle colossal s'offrait à lui; il n'a pas voulu, il n'a pas vu, il n'a pensé qu'à rester, à se traîner si longtemps qu'il pouvait, - par des moyens surannés, enfantins: la conquête, la gloire, - à la tête de quelques centaines d'individus qui l'ont jeté dehors, comme un chien galeux, quand il n'a été plus bon à rien. En France, il a tout gâché: sens artistique, sens littéraire, l'administration, l'instruction publique, même le catholicisme. La centralisation, qui peut être une bonne chose, il l'a rendue stérilisante, néfaste. En Europe, avec toutes ses tueries, il n'a rien empêché, rien fixé, rien fait; mais il a donné aux ennemis de son pays une force qu'ils n'avaient jamais eue, sans compter la saignée de trois millions d'hommes dont il a appauvri la race française.

N'importe! Les Allemands nous sont inférieurs; car plus un peuple est vaniteux, plus il approche de la décadence. L'histoire le prouve. Du moment qu'une nation veut conquérir, sortir de chez elle pour en dominer d'autres, elle marche au suicide. Les Allemands nous sont inférieurs à cause de leur victoire qui les abrutit.

Notre chauvinisme a reçu un coup dont il ne se relèvera pas. Tant mieux! La défaite nous libère de préjugés stupides, la défaite nous transforme et nous sauve."

Rimbaud à E. Delahaye, 1871, in Oeuvres Complètes, ed. La Pleiade


Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, - car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Piton remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : " Vive l'Empereur ! ! " - Son voisin reste coi...

Un schako surgit, comme un soleil noir... - Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, - présentant ses derrières - : " De quoi ?... "

Rimbaud, 1970, in Oeuvres Complètes, ed. La Pleiade

Par sophie - Publié dans : Politique
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Samedi 3 avril 6 03 /04 /Avr 08:58

 

     Evoquer l'écologie, c'est comme parler du suffrage universel et du repos du dimanche: dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l'ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l'anarchie et de l'obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu'on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change.

La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d'adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans capitalistes pour que son acceptation par les puissances d'argent devienne une probabilité sérieuse. Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache: la lutte écologique n'est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres.

C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ?

Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre [comme se le demande Ivan Illich], dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ? (...)

Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi. Et il vaut mieux essayer de prévoir comment le capitalisme sera affecté et changé par les contraintes écologiques, que de croire que celles-ci provoqueront sa disparition, sans plus.

Mais d'abord, qu'est-ce, en termes économiques, qu'une contrainte écologique? Prenez par exemple les gigantesques complexes chimiques de la vallée du Rhin. Chacun combine les facteurs suivants:

- des ressources naturelles (air, eau, minéraux) qui passaient jusqu'ici pour gratuites parce qu'elles n'avaient pas à être reproduites (remplacées);

- des moyens de production (machines, bâtiments), qui sont du capital immobilisé, qui s'usent et dont il faut donc assurer le remplacement (la reproduction) de préférence par des moyens plus puissants et plus efficaces, donnant à la firme un avantage sur ses concurrents;

- de la force de travail humaine qui, elle aussi, demande à être reproduite (il faut nourrir, soigner, loger, éduquer les travailleurs).

En économie capitaliste, la combinaison de ces facteurs, au sein du processus de production, a pour but dominant le maximum de profit possible (ce qui, pour une firme soucieuse de son avenir, signifie aussi: le maximum de puissance, donc d'investissements, de présence sur le marché mondial). La recherche de ce but retentit profondément sur la façon dont les différents facteurs sont combinés et sur l'importance relative qui est donnée à chacun d'eux.

La firme, par exemple, ne se demande jamais comment faire pour que le travail soit le plus plaisant, pour que l'usine ménage au mieux les équilibres naturels et l'espace de vie des gens, pour que ses produits servent les fins que se donnent les communautés humaines. (...)

Mais voici que, dans la vallée du Rhin notamment, l'entassement humain, la pollution de l'air et de l'eau ont atteint un degré tel que l'industrie chimique, pour continuer de croître ou même seulement de fonctionner, se voit obligée de filtrer ses fumées et ses effluents, c'est-à-dire de reproduire des conditions et des ressources qui, jusqu'ici, passaient pour "naturelles" et gratuites. Cette nécessité de reproduire l'environnement va avoir des incidences évidentes: il faut investir dans la dépollution, donc accoître la masse des capitaux immobilisés; il faut ensuite assurer l'amortissement (la reproduction) des installations d'épuration; et le produit de celles-ci (la propreté relative de l'air et de l'eau) ne peut être vendu avec profit.

     Il y a, en somme, augmentation simultanée du poids du capital investi (de la "composition organique"), du coût de reproduction de celui-ci, et des coûts de production, sans augmentation correspondante des ventes. Par conséquent, de deux choses l'une: ou bien le taux de profit baisse, ou bien le prix des produits augmente. La firme cherchera bien évidemment à relever ses prix de vente. Mais elle ne s'en tirera pas si facilement: toutes les autres firmes polluantes chercheront, elles aussi, à faire payer leurs produits plus cher par le consommateur final. La prise en compte des exigences écologiques aura finalement cette conséquence: les prix auront tendance à augmenter plus vite que les salaires réels, le pouvoir d'achat populaire sera donc comprimé et tout se passera comme si le coût de la dépollution sera prélevé sur les ressources dont disposent les gens pour acheter des marchandises.

La production de celles-ci tendra donc à stagner ou à baisser; les tendances à la récession ou à la crise s'en trouveront aggravées. Et ce recul de la croissance et de la production qui, dans un autre système, aurait pu être un bien (moins de voitures, moins de bruits, plus d'air, des journées de travail plus courtes...) aura des effets entièrement négatifs: les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d'être à la portée des privilégiés; les inégalités se creuseront; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches.

La prise en compte des coûts écologiques aura, en somme, les mêmes effets sociaux et économiques que la crise pétrolière. Et le capitalisme, loin de succomber à la crise, la gérera comme il l'a toujours fait: des groupes financiers bien placés profiteront des difficultés de groupes rivaux pour les absorber à bas prix et étendre leur mainmise sur l'économie. Le pouvoir central renforcera son contrôle sur la société: les technocrates calculeront des normes "optimales" de dépollution et de production, édicteront des réglementations, étendront les domaines de "vie programmée" et le champ d'activité des appareils de répression. (..)

Direz-vous que rien de cela n'est inévitable? Sans doute. Mais c'est bien ainsi que les choses risquent de se passer si le capitalisme est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu'une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation. Car les partisans de la croissance ont raison sur un point au moins: dans le cadre de l'actuelle société et de l'actuel modèle de consommation, fondés sur l'inégalité, le privilège et la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance négative peuvent seulement signifier stagnation, chômage, accroissement de l'écart qui sépare riches et pauvres. Dans le cadre de l'actuel mode de production, il n'est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance tout en répartissant plus équitablement les biens disponibles.

Tant qu'on raisonnera dans les limites de cette civilisation inégalitaire, la croissance apparaîtra à la masse des gens comme la promesse - pourtant entièrement illusoire- qu'ils cesseront un jour d'être "sous-privilégiés", et la non-croissance comme leur condamnation à la médiocrité sans espoir. Ausi n'est-ce pas tant à la croissance qu'il faut s'attaquer qu'à la mystification qu'elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés sur laquelle elle repose, à la compétition qu'elle organise en incitant les individus à vouloir, chacun, se hisser "au-dessus" des autres. La devise de cette société pourrait être: Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as "mieux" que les autres.

Or c'est l'inverse qu'il faut affirmer pour rompre avec l'idéologie de la croissance: Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d'être produit ce qui ne privilégie ni n'abaisse personne. Nous pouvons être heureux avec moins d'opulence, car dans une société sans privilège, il n'y a pas de pauvres.

André Gortz, in Le Monde Diplomatique avril 2010, 1ère parution en 1974 dans le mensuel Le Sauvage et en 1975 en introduction du recueil Ecologie et politique





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Mercredi 24 mars 3 24 /03 /Mars 21:15
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Mercredi 24 mars 3 24 /03 /Mars 17:59
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Samedi 15 août 6 15 /08 /Août 16:47


"Début mars, 200 baleines s'échouaient de façon inexpliquée sur les côtes de la Tasmanie. Deux mois plus tard, c'était au tour de 55 cétacés de s'échouer sur une plage du Cap. Et chaque année en France, près de 300 baleines et dauphins s'échouent sur le littoral. La multiplication de ces échouages, aussi massifs que meurtriers, inquiète les biologistes. Si leurs mécanismes ne sont pas entièrement compris, une chose est sûr: le vacarme océanique n'y est pas étranger. Imperceptible et ignoré par l'homme, le bruit sous-marin serait la pollution la plus menaçante pour les océans. Trafic maritime, plate-formes pétrolières, exercices militaires... Toutes ces activités génèrent un brouhaha permanent qui menacent les cétacés et toute la chaîne alimentaire qui en dépend. Car ces animaux communiquent et naviguent essentiellement par écholocation en envoyant des ondes sonores qui se répercutent sur les obstacles comme des sonars. Or le bruit généré par l'homme couvre leurs vocalisent et les cétacés ne s'entendent plus. Un rapport de l'ONG américaine IFAW, paru en juin 2008, estime que le bruit émis par les navires dans l'océan Pacifique a doublé tous les 10 ans au cours des 40 dernières années, particulièrement dans les fréquences sonores qu'utilisent les baleines. Conséquence: la distance sur laquelle les baleines bleues parvienent à communiquer a été réduite de 90%! Le bruit incessant perturbe le comportement des mammifères marins, et certains abandonnent des zones de mise bas et d'alimentation pourtant essentielles à leur survie. Si les cétacés sont tant gênés par le bruit, c'est que leur ouïe est extrèmement fine et que le son voyayge 5 fois plus vite sous l'eau que dans l'air. D'où l'impact dramatique de certains bruits industriels ou militaires. Sous l'eau, le bruit des canons à air comprimé utilisés pour la prospection pétrolière est perceptible sur 300000 km2 et fait fuir les poissons dans un rayon de 30 km! Quand aux sonars militaires, ils émettent des sons équivalents au bruit d'un avion au décollage! Plusieurs échouages massifs ont d'ailleurs eu lieu juste après des exercices militaires sous-marins. Les autopsies effectuées sur les animaux échoués ont révélé la présence d'hémorragies au niveau du cerveau, des tympans ou du foie. En fait, les sonars militaires provoquent une panique chez les cétacés, les forçant à remonter trop rapidement à la surface, sans effectuer la décompression indispensable pour éviter les hémorragies. En outre, en avril 2009, des chercheurs de Hawaii ont montré que l'exposition aux sonars pouvait causer une surdité d'une quarantaine de minutes chez les dauphins. Ce qui suffit à provoquer un échouage ou des collisions fatales avec des navires. S'il est difficile de faire taire cette cacophonie, la construction de bateaux plus silencieux et la mise en place de couloirs de migration protégés pourraient d'ores et déjà limiter les dégâts. Reste à convaincre les politiques de faire de ce fléau acoustique une priorité environnementale."
Marine Corniou, in L'Humanité Dimanche du 6/08/09

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Dimanche 21 juin 7 21 /06 /Juin 10:34


C'est un homme, dans un bureau, comme tant d'autres hommes dans tant d'autres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler à rien. Celui-là dispose d'un pouvoir spécial, certainement dû au fait que son bureau occupe le dernier étage d'une quelconque tour d'un palais de justice.

On dit qu'il instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il écroue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de pâles ordonnances, où quelques articles de loi, une poignée de formules convenues et de considérations vagues se concluent par d'impénétrables mesures de contrôle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprécié comme épicier à Tarnac, sera assigné à résidence chez sa mère en Normandie, où il n'a jamais vécu, à 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout à Fleury, n'avons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes "libres". Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas où lui viendrait la tentation de prendre d'assaut l'Hôtel de Ville sans doute.ut 

Tel ami qui le visitait au parloir de la Santé doit se garder de le croiser désormais, sous peine de réincarcération. L'homme au bureau construit un dédale de murs invisibles, un labyrinthe d'impossibilités factices où nous sommes censés nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet écheveau d'absurdités, une politique de désorientation sous les accents neutres du judiciaire.

On nous libère en prétextant qu'il n'y a pas de "risque de concertation frauduleuse" pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole (1), à coup sûr, mais pas seulement.

C'est par ses incohérences qu'un ordre révèle sa logique. Le but de cette procédure n'est pas de nous amener à la fin à un procès, mais, ici et maintenant, et pour le temps qu'il faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrôle. De pouvoir déployer contre nous, à tout instant, tous les moyens exorbitants de l'antiterrorisme pour nous détruire, chacun et tous ensemble, en nous séparant, en nous assignant, en starifiant l'un, en faisant parler l'autre, en tentant de pulvériser cette vie commune où gît toute puissance.

La procédure en cours ne produit qu'incidemment des actes judiciaires, elle autorise d'abord à briser des liens, des amitiés, à défaire, à piétiner, à supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : l'ensemble des relations qui nous constituent, relations à des êtres chers, à un territoire, à une façon de vivre, d'oeuvrer, de chanter. C'est un massacre dans l'ordre de l'impalpable. Ce à quoi s'attaque la justice ne fera la "une" d'aucun journal télévisé : la douleur de la séparation engendre des cris, non des images. Avoir "désorganisé le groupe", comme dit le juge, ou "démantelé une structure anarcho-autonome clandestine", comme dit la sous-direction antiterroriste, c'est dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la répression, grises Pénélope qui défont le jour les entités qu'ils cauchemardent la nuit.

Poursuivis comme terroristes pour détention de fumigènes artisanaux au départ d'une manifestation, Ivan et Bruno ont préféré, après quatre mois de prison, la cavale à une existence sous contrôle judiciaire. Nous acculer à la clandestinité pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manoeuvre en cours.

Ladite "affaire de Tarnac", l'actuelle chasse à l'autonome ne méritent pas que l'on s'y attarde, sinon comme machine de vision. On s'indigne, en règle générale, de ce que l'on ne veut pas voir. Mais ici pas plus qu'ailleurs il n'y a lieu de s'indigner. Car c'est la logique d'un monde qui s'y révèle. A cette lumière, l'état de séparation scrupuleuse qui règne de nos jours, où le voisin ignore le voisin, où le collègue se défie du collègue, où chacun est affairé à tromper l'autre, à s'en croire le vainqueur, où nous échappe tant l'origine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussetés, dont les médias pourvoient la conversation du jour, n'est pas le résultat d'une obscure décadence, mais l'objet d'une police constante.

Elle éclaire jusqu'à la rage d'occupation policière dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les unités territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cités ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se répandent en contrôles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte qu'avec le temps la population finira par rejeter ces "jeunes" comme s'ils étaient la cause de ce désagrément. L'appareil d'Etat dans tous ses organes se dévoile peu à peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, d'un ressentiment tantôt brutal, tantôt ultrasophistiqué, contre toute existence collective, contre cette vitalité populaire qui, de toutes parts, le déborde, lui échappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractérisée, là où elle ne voit en lui qu'un obstacle absurde, et absurdement mauvais.

Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des "associations de malfaiteurs", voter des "lois anti-bandes", greffer des incriminations collectives sur un droit qui prétend ne connaître de responsabilité qu'individuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abîmer à la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de séparation se retourne même, par un effet de surprise : pour un neutralisé, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent là où l'on s'y attendait le moins ; en prison, dans les comités de soutien se rencontrent ceux qui n'auraient jamais dû ; quelque chose se lève là où devaient régner à jamais l'impuissance et la dépression. Troublant spectacle que de voir la mécanique répressive se déglinguer devant la résistance infinie que lui opposent l'amour et l'amitié. C'est une infirmité constitutive du pouvoir que d'ignorer la joie d'avoir des camarades. Comment un homme dans l'Etat pourrait-il comprendre qu'il n'y a rien de moins désirable, pour moi, que d'être la femme d'un chef ?

Face à l'état démantelé du présent, face à la politique étatique, je n'arrive à songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les écoles, les hôpitaux ou les campagnes, qu'à une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mène hors du cercle clos où nos vies se consument. Certains se retrouveront à la fontaine des Innocents à Paris, ce dimanche 21 juin, à 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, même la Fête de la musique.


 

Etudiante, Yildune Lévy est mise en examen dans l'"affaire de Tarnac".



(1) Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose d'ajouter pour combler cette lacune à l'édition 2011 du Petit Robert le verbe "fragnoler" d'où découlent probablement le substantif "fragnolage", l'adjectif "fragnolesque" et l'expression argotique "T'es fragno !" dont l'usage est attesté et ne cesse de se répandre.

 

in http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/06/20/deux-ou-trois-choses-que-j-avais-a-vous-dire-par-yildune-levy_1209353_3232.html

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