Littérature

Mardi 1 février 2011 2 01 /02 /Fév /2011 21:34

L’après-midi où il plut des grenouilles, des perches et des vairons, Sunset découvrit qu’elle pouvait se prendre une raclée digne de celle de Jack Trois-Doigts. Mais si Jack avait eu droit à la sienne en plein soleil, pou elle, cela se passa dans sa propre maison pendant un cyclone, alors que les fenêtres tremblaient, que le toit se soulevait et que le plancher en bois avait la froideur de la pierre.

            Elle  était allongée sur le dos, vêtue seulement de la moitié supérieure de sa robe, vu que le reste avait été arraché quand Pete, tout en la cognant, avait marché dessus ; cette foutue robe, aussi pourrie que la politique, s’était déchirée et ne lui avait plus couvert que le torse.

            Il lui passa par la tête qu’il ne lui en restait plus désormais que deux, et ça ne lui plaisait pas du tout de perdre celle-ci, parce qu’elle avait beau être usée, son motif floral lui plaisait et ses taches se fondaient bien dans ses couleurs.

            Mais ce fut une pensée fugitive. Elle cherchait surtout un moyen d’échapper à la bastonnade. Elle levait les mains pour se protéger, mais les coups de Pete les repoussaient et, en rebondissant contre son visage, elles faisaient presque autant de dégâts que les poings de son homme.

            Finalement, il la cloua  au sol, s’écrasa sur elle, lui écarta les jambes et s’attaqua au reste de ses vêtements.

            Quand le haut de la robe céda et qu’il dégagea un côté de son soutien-gorge, il grommela :

-       Ca, c’est du nichon !

Il avait du mal à articuler et son haleine empestait l’alcool.

Il arracha son slip. Il détacha l’étui de son revolver et le balança à côté de lui. Tandis qu’il était sur elle à batailler avec sa fermeture éclair dans l’intention de faire entrer sa mule dans la grange, Sunset tendit la main et sortit le .38 de son holster. Tout à son excitation, Pete ne se rendit pas compte qu’elle le posait contre sa tête.

Elle lui en colla une dans la tempe.

Quand elle pressa la détente, la détonation fut si forte  qu’elle eut l’impression d’être propulsée jusqu’au ciel par l’ange Gabriel en personne, sauf que ce fut Pete qui y monta. Ou, en tout cas, qui y alla. Plus tard, Sunset s’imagina avec délectation qu’il avait eu droit à une chouette place en Enfer, juste à côté du grand four.

Mais là, le coup de feu lui fit pousser un hurlement – un cri aigu et perçant comme si c’était elle qui avait reçu cette balle, ou une claque sur les fesses à l’instant de sa naissance.

Pete s’affaissa – et pas seulement l’organe qu’il avait eu l’intention d’utiliser, mais tout le corps. Il ne prononça pas un mot. Ni « Ouille ! », ni « Oh merde ! », ni « C’est dingue ! », le genre de truc qu’il aimait dire en temps normal dans les moments de surprise ou de stress.

Non, il se contenta d’encaisser la décharge brûlante,  de lâcher un pet presque aussi sonore que la détonation du .38, et de s’en aller sur le cheval noir de la Mort.

Et comme si cela ne suffisait pas que Sunset perde sa robe, ses sous-vêtements et sa dignité, toutes les fenêtres du côté est  de la maison commencèrent à trembler comme les chaines de Marley avant d’exploser. La porte aussi vola en éclats comme si elle n’avait jamais été qu’un puzzle aux pièces vaguement emboîtée, et la tornade emporta le toit.

Sunset resta immobile un instant, allongée sur le dos, des fragments de vêtements accrochés à elles, ses vielles chaussures à talons plats toujours aux pieds, un morceau de vitre planté sur l’épaule, et Pete écroulé lourdement sur elle. Elle n’avait pas lâché le revolver. Le projectile avait fait un petit trou en entrant et n’était pas ressorti par un second, plus gros, comme elle s’y attendait. La cartouche devait être défectueuse ; la balle avait juste rebondi dans son cerveau, le transformant en marmelade. Du sang coulait sur elle du crâne et du nez de Pete.

Elle fit rouler le cadavre de Pete sur le côté et le considéra. Pas d’erreur, il ne s’en remettrait pas.

-       Je t’ai fait une surprise, non ? s’exclama-t-elle.

Elle étudia Pete un long moment, puis elle se mit à hurler comme si elle était soudain possédée par une banshee. Pourtant, on ne l’aurait même pas entendue de la pièce à côté. Son hurlement était puissant, mais l’ouragan était encore plus bruyant. La maison tanguait, craquait, couinait et gémissait.

Et brusquement, à l’exception du plancher, de deux fauteuils horribles, de la cuisinière de fonte, de Sunset et du mort, tout fut aspiré et éparpillé en un instant dans le paysage.

Sunset s’accrocha au plancher sans cesser de gueuler tandis que le cyclone se déchainait.

 

Joe R. Lansdale, Du sang dans la sciure/Sunset and sawdust, Folio Policier

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 20 janvier 2011 4 20 /01 /Jan /2011 20:25

 

Je ne peux faire taire une certaine tendresse pour la paranoïa. Bien sûr, en tant que citoyen je la fuis et en tant que psychiatre je la redoute, mais si je l'évoque in abstracto j'y vois la plus esthétique des maladies mentales. Belle, gratuite et aussi mystérieusement signifiante qu'une corrida. J'admire ses combats furieux contre le plaisir, les profils de bretteurs qu'elle grave à l'acide, la ravageuse inanité de ses charges. Sans doute parce qu'elle plonge ses racines dans une monstrueuse soif de justice, de pureté et de victoire, ce fonds commun de l'enfance que déçoit, défaite après défaite, la vie.

Pour son plus grand malheur, le paranoïaque exige la justice dans un monde où règne la loi. Alors il peste contre l'avocat qui a mal plaidé, contre le bâtonnier qui le couvre, contre le magistrat qui déboute, contre le procureur qui classe - et l'on sent bien qu'il n'a pas tort de s'acharner ainsi. On ne peut en vouloir au taureau d'être si têtu quand, dans l'arène, il se laisse prendre au piège de la muleta.

Cette évocation réveille quelques figures admirables: la crapule désoeuvrée qui trouve dans un mur mitoyen une mine de casus belli; l'hémorroïdaire acharné à se faire rembourser son papier hygiénique par la sécurité sociale; la bourgeoise inculte et teigneuse qui voit partout la main du contre-espionnage et s'arme contre des quidams; le spolié de trois sous qui écrit au Garde des Sceaux son intention de trucider un juge. Quelques mouvements de cape et ce petit monde vient plier le jarret à l'hôpital psychiatrique, où l'on cherche des compromis en prenant garde aux soubresauts.

En 1910, Freud écrit à Ferenczi cette phrase restée célèbre: "J'ai réussi où le paranoïaque échoue." Le reste de la lettre contient en germe le théorie de l'homosexualité inconsciente dans la paranoïa, que l'étude du président Schreber affinera l'année suivante. Mais à suivre de trop près le commentaire savant on s'aveuglerait sur l'évidence du message: Freud a arpenté les mêmes sentiers que les grands fous; à partir de 1910 il se sait rationnellement spéculatif, mais jusqu'alors il a eu peur d'être délirant. Nulle création, nulle pensée novatrice hors de ce chemin commun avec le psychotique. Il y a dans chacun de ces égarés qui échouent à l'asile un roitelet sans royaume et un génie sans oeuvre. Un Freud, un Beethoven, un Flaubert ou un Picasso - ratés, certes, mais parfois de peu.

 

E Venet, Précis de médecine imaginaire, ed. Verdier

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 31 décembre 2010 5 31 /12 /Déc /2010 17:13

Les deux plus mémorables barricades que l’observateur des maladies sociales puisse mentionner n’appartiennent point à la période où est placée l’action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les deux, sous deux aspects différents, d’une situation redoutable, sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus grande guerre des rues qu’ait vue l’histoire.  

Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l’égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au peuple.

Les gueux attaquent le droit commun ; l’ochlocratie s’insurge contre le démos.

Ce sont là des journées lugubres ; car il y a toujours une certaine quantité de droit même dans cette dénience, il y a du suicide dans ce duel, et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canailles, ochlocratie, populace, constatent, hélas ! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent ; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités.

Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Athènes était une ochlocratie ; les gueux ont fait la Hollande ; la populace a plus d’une fois sauvé Rome ; et la canaille suivait Jésus-Christ.

Il n’est pas de penseur qui n’ait parfois contemplé les magnificences d’en bas.

C’est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d’où sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse : Fex urbis, lex orbis.

Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de fait contre le droit, sont des coups d’État populaires, et doivent être réprimés. L’homme probe s’y dévoue, et, par amour même pour cette foule, il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête ! comme il la vénère tout en lui résistant ! C’est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu’on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d’aller plus loin ; on persiste, il le faut ; mais la conscience satisfaite est triste, et l’accomplissement du devoir se complique d’un serrement de cœur.

Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque impossible à classer dans la philosophie de l’histoire. Tous les mots que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s’agit de cette émeute extraordinaire où l’on sentit la sainte anxiété du travail réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c’était le devoir, car elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848 ? Une révolte du peuple contre lui-même.

Là où le sujet n’est point perdu de vue, il n’y a point de digression ; qu’il nous soit donc permis d’arrêter un moment l’attention du lecteur sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et qui ont caractérisé cette insurrection.

L’une encombrait l’entrée du faubourg Saint-Antoine ; l’autre défendait l’approche du faubourg du Temple ; ceux devant qui se sont dressés, sous l’éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d’œuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine était monstrueuse ; elle était haute de trois étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d’un angle à l’autre la vaste embouchure du faubourg, c’est-à-dire trois rues ; ravinée, déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d’une immense déchirure, contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades s’étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère. Rien qu’à la voir, on sentait dans le faubourg l’immense souffrance agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir une catastrophe. De quoi était faite cette barricade ? De l’écroulement de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l’aspect lamentable de toutes les constructions de la haine : la ruine. On pouvait dire : qui a bâti cela ? On pouvait dire aussi : qui a détruit cela ? C’était l’improvisation du bouillonnement. Tiens ! cette porte ! cette grille ! cet auvent ! ce chambranle ! ce réchaud brisé ! cette marmite fêlée ! Donnez tout ! jetez tout ! poussez, roulez, piochez, démantelez, bouleversez, écroulez tout ! C’était la collaboration du pavé, du moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de laloque, de la guenille, et de la malédiction. C’était grand et c’était petit. C’était l’abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l’atome ; le pan de mur arraché et l’écuelle cassée ; une fraternisation menaçante de tous les débris ; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En somme, terrible. C’était l’acropole des va-nu-pieds. Des charrettes renversées accidentaient le talus ; un immense haquet y était étalé en travers, l’essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet de l’entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent voulu ajouter la gaminerie à l’épouvante, offrait son timon dételé à on ne sait quels chevaux de l’air. Cet amas gigantesque, alluvion de l’émeute, figurait à l’esprit un Ossa sur Pélion de toutes les révolutions ; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en valait la peine, et cette barricade était digne d’apparaître à l’endroit même où la Bastille avait disparu. Si l’océan faisait des digues, c’est ainsi qu’il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet encombrement difforme. Quel flot ? la foule. On croyait voir du vacarme pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille ? était-ce une bacchanale ? était-ce une forteresse ? Le vertige semblait avoir construit cela à coups d’aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque chose d’olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la fois de la fureur et du néant. On eût dit que c’était le haillon d’un peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le faubourg Saint-Antoine l’avait poussé là à sa porte d’un colossal coup de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient à cet édifice de l’anarchie la sombre figure des vieux supplices soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de tout ; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société sortait de là ; ce n’était pas du combat, c’était du paroxysme ; les carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets, des boutons d’habit, jusqu’à des roulettes de tables de nuit, projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée ; elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable ; à de certains moments, provoquant l’armée, elle se couvrait de foule et de tempête, une cohue de têtes flamboyantes la couronnait ; un fourmillement l’emplissait ; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes ; un vaste drapeau rouge y claquait dans le vent ; on y entendait les cris du commandement, les chansons d’attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes, et l’éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et vivante ; et, comme du dos d’une bête électrique, il en sortait un pétillement de foudres. L’esprit de révolution couvrait de son nuage ce sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu ; une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats. C’était un tas d’ordures et c’était le Sinaï.

Comme nous l’avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la Révolution, quoi ? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le désordre, l’effarement, le malentendu, l’inconnu, elle avait en face d’elle l’assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage universel, la nation, la République ; et c’était la Carmagnole défiant la Marseillaise.

 

V. Hugo, Chapitre 1 Livre V, Les Misérables

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 26 décembre 2010 7 26 /12 /Déc /2010 08:57

Etant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un ex-pêcheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi:

«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède.

«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière.

«Etre un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. «Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation.»

Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite: – Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert.

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait: – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants.

Il disait encore: – A ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre.

Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile.

Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda:

– Où jugera-t-on cet homme et cette femme?

– A la cour d'assises.

Il reprit: – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi?

 

Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit: – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.

Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du «saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté.

Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes.

Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit: «– Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père est là.» Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur: Je viens d'officier pontificalement.

Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque: C'est de l'affectation. Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira.

Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre, les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme vindicte; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparat terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée.

Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit: – Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue?

Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions.

On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. O admirable consolateur! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait: – «Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.» Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile. 




Victor Hugo, Les Misérables, Chapitre IV, Livre Premier

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 17 novembre 2010 3 17 /11 /Nov /2010 16:19

 

C'était une maison de deux étages dans la partie la plus ancienne de la ville, lépreuse, vieille de plus d'un siècle, mais qui, comme toutes les autres maisons, avait été pourvue d'un mince revêtement de plastique ignifugé et semblait ne devoir qu'à cette enveloppe protectrice de tenir encore debout.

« Nous y voilà ! »

La machine s'arrêta net. Beatty, Stoneman et Black remontèrent l'allée au galop, devenus soudain odieusement volumineux dans leurs épaisses combinaisons ignifugées. Montag suivit le mouvement. Ils enfoncèrent la porte d'entrée et empoignèrent une femme qui pourtant ne courait pas, n'essayait pas de s'enfuir. Elle se tenait simplement debout, se balançant d'un pied sur l'autre, les yeux fixés dans le vide, face au mur, comme si on lui avait assené un coup terrible sur la tête. Sa langue remuait dans sa bouche, et l'on aurait dit que ses yeux essayaient de se rappeler quelque chose ; puis la mémoire lui revint et sa langue se remit en mouvement.

« "Soyez un homme, Maître Ridley. Nous allons en ce jour, par la grâce de Dieu, allumer en Angleterre une chandelle qui, j'en suis certain, ne s'éteindra jamais."

- En voilà assez ! cria Beatty. Où sont-ils ? »

Il la gifla avec un incroyable détachement et répéta sa question. Les yeux de la vieille femme se concentrèrent sur lui.

« Vous savez où ils sont, sinon vous ne seriez pas là », dit-elle.

Stoneman brandit la carte d'alarme téléphonique au dos de laquelle figurait la copie de la dénonciation.

« Avons motif de soupçonner grenier n°11, Elm, en ville. E. B. »

« Ça doit être Mme Blake, ma voisine, dit la femme en apercevant les initiales.

- Très bien, les gars, au boulot ! »

En un clin d'œil ils étaient en haut dans une obscurité qui empestait le moisi, abattant leurs haches argentées sur des portes qui n'étaient même pas fermées, s'engouffrant dans les brèches comme des gamins chahuteurs et criards.

« Hé là ! »

Une cascade de livres s'abattit sur Montag tandis qu'il gravissait, parcouru de frissons, l'escalier en pente raide. Quelle plaie ! Jusque-là, ça n'avait jamais été plus compliqué que de moucher une chandelle. La police arrivait d'abord, bâillonnait la victime au ruban adhésif et l'embarquait pieds et poings liés dans ses Coccinelles étincelantes, de sorte qu'en arrivant on trouvait une maison vide. On ne faisait de mal à personne, on ne faisait du mal qu'aux choses. Et comme on ne pouvait pas vraiment faire du mal aux choses, comme les choses ne sentent rien, ne poussent ni cris ni gémissements, contrairement à cette femme qui risquait de se mettre à hurler et à se plaindre, rien ne venait tourmenter votre conscience par la suite. Ce n'était que du nettoyage. Du gardiennage, pour l'essentiel. Chaque chose à sa place. Par ici le pétrole ! Qui a une allumette ?

Mais ce soir quelqu'un avait perdu les pédales. Cette femme gâtait le rituel. Les hommes faisaient trop de bruit, riant et plaisantant pour couvrir son terrible silence accusateur au rez-de-chaussée. Sa présence faisait planer dans les pièces vides un grondement lourd de reproche, leur faisait secouer une fine poussière de culpabilité qui s'infiltrait dans leurs narines tandis qu'ils se ruaient en tous sens. Les règles du jeu étaient faussées et Montag en éprouvait une immense irritation. Elle n'aurait pas dû être là en plus de tout le reste !

Des livres lui dégringolaient sur les épaules, les bras, le visage. Un volume lui atterrit dans les mains, presque docilement, comme un pigeon blanc, les ailes palpitantes. Dans la pénombre tremblotante, une page resta ouverte, comme une plume neigeuse sur laquelle des mots auraient été peints avec la plus extrême délicatesse. Dans la bousculade et l'effervescence générale, Montag n'eut que le temps d'en lire une ligne, mais elle flamboya dans son esprit durant la minute suivante, comme imprimée au fer rouge. « Le temps s'est endormi dans le soleil de l'après-midi. » Il lâcha le livre. Aussitôt, un autre lui tomba dans les bras.

« Montag, par ici ! »

La main de Montag se referma comme une bouche, écrasa le livre avec une ferveur sauvage, une frénésie proche de l'égarement, contre sa poitrine. Là-haut, les hommes lançaient dans l'air poussiéreux des pelletées de magazines qui s'abattaient comme des oiseaux massacrés tandis qu'en bas, telle une petite fille, la femme restait immobile au milieu des cadavres. Montag n'y était pour rien. C'était sa main qui avait tout fait ; sa main, de son propre chef, douée d'une conscience et d'une curiosité qui faisaient trembler chacun de ses doigts, s'était transformée en voleuse. Voilà qu'elle fourrait le livre sous son bras, le pressait contre son aisselle en sueur, et resurgissait, vide, avec un geste de prestidigitateur. Admirez le travail ! L'innocence même ! Regardez ! Stupéfié, il regarda cette main blanche. De loin, comme s'il était hypermétrope ; de près, comme s'il était aveugle.

«Montag ! »

Il sursauta.

« Ne restez pas là, idiot ! »

Les livres gisaient comme des monceaux de poissons mis à sécher. Les hommes dansaient, glissaient et tombaient dessus. Des titres dardaient leurs yeux d'or, s'éteignaient, disparaissaient.

« Pétrole ! »

Ils se mirent à pomper le liquide froid aux réservoirs numérotés 451 fixés à leurs épaules. Ils aspergèrent chaque livre, inondèrent toutes les pièces.

Ils se précipitèrent en bas, Montag titubant à leur suite dans les vapeurs de pétrole.

« En route, la femme ! »

Agenouillée au milieu des livres, elle caressait le cuir et le carton détrempé, lisait les titres dorés du bout des doigts tandis que ses yeux accusaient Montag.

« Vous n'aurez jamais mes livres, dit-elle.

- Vous connaissez la loi, énonça Beatty. Qu'avez-vous fait de votre bon sens ? Il n'y a pas deux de ces livres qui soient d'accord entre eux. Vous êtes restée des années enfermée ici en compagnie d'une fichue tour de Babel. Secouez-vous donc ! Les gens qui sont dans ces bouquins n'ont jamais existé. Allez, suivez nous ! »

Elle secoua la tête.

« Toute la maison va sauter », dit Beatty.

Les hommes se dirigèrent lourdement vers la porte. Ils se retournèrent vers Montag, resté debout près de la femme.

« Vous n'allez pas la laisser ici ? Protesta-t-il.

- Elle ne veut pas venir.

- Alors emmenez-la de force ! »

Beatty leva la main dans laquelle était dissimulé son igniteur.

« Il faut qu'on rentre à la caserne. Et puis ces fanatiques tentent régulièrement de se suicider ; c'est le schéma classique. »

Montag posa une main sur le coude de la femme.

« Venez avec moi.

- Non. Merci quand même.

- Je compte jusqu'à dix, dit Beatty. Un. Deux.

- Je vous en prie, insista Montag.

- Allez-vous-en, dit la femme.

- Trois. Quatre.

- Venez. »

Montag tira la femme par le bras.

« Je veux rester ici, répondit-elle calmement.

- Cinq. Six.

- Vous pouvez arrêter de compter », dit-elle. Elle déplia légèrement les doigts d'une main et dans sa paume apparut un petit objet effilé.

Une simple allumette de cuisine.

 

Fahrenheit 451, Ray Bradbury

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 6 novembre 2010 6 06 /11 /Nov /2010 19:25

 

Vu du ciel avec un regard d'oiseau - et, justement, un vautour descendait en spirale - il était impossible de dire si l'homme nu qui gisait sur le sol était vivant ou mort. L'homme, lui-même, n'en savait rien et le rapace, en atteignant le sol, s'approcha en boitillant de travers, hésitant, lançant un coup d'oeil oblique vers les ronces qui encombraient le ravin, craignant peut-être l'arrivée des coyotes. Car le partage d'une charogne ne se fait jamais selon le désir du premier arrivé; cela se décide en fonction d'un rite établi depuis longtemps, bien avant que l'on sache que des rites pourraient exister, un jour. Le vautour était repu; il venait de dévorer les restes d'un serpent à sonnette écrasé par un camion près de Nacozari  de Garcia, une petite bourgade située à l'écart du flot touristique, à une centaine de miles de Nogales. Pour le moment, les coyotes se contenteraient d'observer les approches du vautour. Ils ne s'approcheraient pas, même si leur chasse de la nuit avait été infructueuse. Plus tard, à mesure que l'air du matin s'échaufferait sous le soleil, d'autres vautours arriveraient et la très lente agonie de l'homme aurait enfin son public. L'aube cédait la place au matin et la chaleur séchait le sang sur le visage du blessé, évaporant sa fraîche odeur de cuivre. A présent, il mourait de chaleur et de déshydratation bien plus que de ses blessures: l'un de ses bras était cassé et tordu, une large meurtrissure bleue marbrait sa poitrine, un hématome levait comme un soleil pourpre sur une pommette écrasée et les testicules étaient démesurément enflés. Une blessure à la tête avait saigné sur le sable et les cailloux et l'entraînait de plus en plus profondément vers ce coma dont il ne sortirait pas. Pourtant, il respirait encore et l'air brûlant s'échappait de ses lèvres en sifflant contre une dent brisée; lorsque le sifflement s'accentuait sur un souffle plus fort, les vautours s'ébrouaient, dérangés dans leur veille. Une femelle de coyote suivie de ses petits s'arrêta un instant, juste le temps de claquer des mâchoires en direction de l'homme afin d'instruire ses jeunes et leur faire comprendre qu'en temps ordinaire, la pitoyable créature qui gisait là était en fait un animal dangereux. Au passage, elle salua un vieux mâle abrité à l'ombre d'un rocher et possédé d'une intense curiosité. Il ne détachait pas son regard de l'homme et si, par moments, il en venait à s'assoupir, il conservait dans son demi-sommeil une vigilance dont l'acuité nous est inconnue. Il avait le ventre plein et le spectacle de cet être en train de mourir lui apparaissait comme la chose la plus fascinante qu'il ait observée depuis longtemps. Il ne ressentait qu'une immense curiosité, rien d'autre. Lorsque l'homme serait enfin mort, le vieux coyote s'en irait et abandonnerai son cadavre aux vautours. Il était là depuis un bon moment; il se trouvait déjà à proximité lorsque l'homme nu avait été jeté hors de la voiture, la nuit précédente.

 

Jim Harrison, Légendes d'automne, 10/18

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 12 octobre 2010 2 12 /10 /Oct /2010 17:26

 

 

(...) Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité dans ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment l'on fait son chemin ici? par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en  mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et qui dépensent plus de dix mille francs à leur toilette. Vous verrez des employés à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de France, qui peut courir à Longchamp sur la chaussée du milieu. Vous avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé de payer la lettre de change endossée par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de rentes. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. Je parierais ma tête contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un guêpier chez la première femme qui vous plaira, fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolées par les lois, en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour des amants, pour des chiffons , pour des enfants , pour le ménage ou pour la vanité, rarement par vertu, soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête homme? A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait, et qui refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans être jamais récompensés de leurs travaux , et que je nomme la confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups; autrement, on carotte, et, votre serviteur! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser , il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions! Voilà la vie telle qu'elle est! Ca n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant , et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien débarbouiller: là est toute la morale de votre époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je le blâme ? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : l'homme est le même en haut, en bas , au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois; j'en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute. Mais il faudra lutter contre l'envie , la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tâtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par exemple, aux États-Unis, dans le sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes bœufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre. Je suis un grand poète : mes poésies , je ne les écris pas: elles consistent en actions et des sentiments. Je possède en ce moment cinquante mille francs, qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous? c'est des enfants tout venus dont on fait ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive vous en demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis , personne ne me demandera : " Qui es-tu?" Je serai monsieur Quatre-Millions , citoyen des États-Unis. J'aurai cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai à ma façon. En deux mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerez-vous deux cent mille francs? Vingt pour cent de commission , hein ! est-ce trop cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois marié, vous manifesterez des inquiétudes, des remords, vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, après quelques singeries, vous déclarerez, entre deux baisers, deux cent mille franes de dettes à votre femme, en lui disant : "Mon amour!" Ce vaudeville est joué tous les jours par les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme ne refuse pas sa bourse à celui qui prend le cœur. Croyez-vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit vous amasserez une fortune aussi considérable que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de temps , votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de votre papa Vautrin ; sans compter celui de votre famille qui souffle dans ses doigts, l'hiver , faute de bois. Ne vous étonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a quarante-sept qui donnent matière à des marchés semblables. La chambre des notaires a forcé monsieur...

 

Balzac, Le Père Goriot, ed. folio - Gallimard

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 10 octobre 2010 7 10 /10 /Oct /2010 18:19

 

 

On a pu lire dans l’un des premiers numéros de l’Express quotidien, une profession de foi critique (anonyme), qui était un superbe morceau de rhétorique balancée. L’idée en était que la critique ne doit être « ni un jeu de salon, ni un service municipal » ; entendez qu’elle ne doit être ni réactionnaire, ni communiste, ni gratuite, ni politique.

Il s’agit là d’une mécanique de la double exclusion qui relève en grande partie de cette rage numérique que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois, et que j’ai cru pouvoir définir en gros comme un trait petit-bourgeois. On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là même juste, comme le fléau qui juge la pesée.

Les tares nécessaires à cette opération de comptabilité sont formées par la moralité des termes employés. Selon un procédé terroriste (n’échappe pas qui veut au terrorisme), on juge en même temps que l’on nomme, et le mot, lesté d’une culpabilité préalable, vient tout naturellement peser dans l’un des plateaux de la balance. Par exemple, on opposera la culture aux idéologies. La culture est un bien noble, universel, situé hors des partis pris sociaux : la culture ne pèse pas. Les idéologies sont, elles, des inventions partisanes : donc, à la balance ! On les renvoie dos à dos sous l’œil sévère de la culture (sans s’imaginer que la culture est tout de même, en fin de compte, une idéologie). Tout se passe comme s’il y avait d’un côté des mots lourds, des mots tarés (idéologie, catéchisme, militant), chargés d’alimenter le jeu infamant de la balance ; et de l’autre côté des mots légers, purs, immatériels, nobles par droit divin, sublimes au point d’échapper à la basse loi des nombres (aventure, passion, grandeur, vertu, honneur), des mots situés au-dessus de la triste computation des mensonges ; les seconds sont chargés de faire la morale aux premiers : d’un côté des mots criminels et de l’autre côté des mots justiciers. Bien entendu, cette  belle morale du Tiers-Parti aboutit sûrement à une nouvelle dichotomie, tout aussi simpliste que celle qu’on voulait dénoncer au nom même de la complexité.  C’est vrai, il se peut que notre monde soit alterné, mais soyez sur que c’est une scission sans Tribunal : pas de salut pour les Juges, eux aussi sont bel et bien embarqués.

Il suffit d’ailleurs de voir quels autres mythes affleurent dans cette critique NI-Ni, pour comprendre de quel côté elle se situe. Sans parler plus longuement du mythe de l’intemporalité, qui gît dans tout recours à une « culture » éternelle (« un art de tous les temps »), je trouve encore dans cette doctrine Ni-Ni deux expédients courants de la mythologie bourgeoise. Le premier consiste en une certaine idée de la liberté conçue comme « le refus du jugement a priori ». Or un jugement littéraire est toujours déterminé par la tonalité dont il fait partie, et l’absence même de système – surtout porté à l’état de profession de foi - procède d’un système parfaitement défini, qui est en l’occurrence une variété fort banale de l’idéologie bourgeoise (ou de la culture comme dirait notre anonyme).  On peut même dire que c’est là où l’homme proteste d’une liberté première que sa subordination est la moins discutable. On peut mettre tranquillement au défi quiconque d’exercer jamais une critique innocente, pure de toute détermination systématique : les Ni-Ni sont eux aussi embarqués dans un système, qui n’est pas forcément celui dont ils se réclament. On ne peut juger de la Littérature sans une certaine idée préalable de l’Homme et de l’Histoire, du Bien, du mal, de la société (…) Toute liberté finit toujours par réintégrer une certaine cohérence connue, qui n’est rien d’autre qu’un certain a priori. Aussi, la liberté du critique, ce n’est pas de refuser le parti (impossible !), c’est de l’afficher ou non.

Le second symptôme bourgeois de notre texte, c’est la référence euphorique au « style » de l’écrivain comme valeur éternelle de la Littérature. Pourtant, rien ne peut échapper à la mise en question de l’Histoire, pas même le bien écrire. Le style est une valeur critique parfaitement datée, et réclamer en faveur du « style » dans l’époque même où quelques écrivains importants se sont attaqués à ce dernier bastion de la mythologie classique, c’est prouver par là même un certain archaïsme (…) Il est même à craindre que le « style », compromis dans tant d’œuvres faussement humaines, ne soit devenu finalement un objet a priori suspect : c’est en tout cas une valeur qui ne devrait être versé au crédit de l’écrivain que sous bénéfice d’inventaire. Ceci ne veut pas dire, naturellement, que la Littérature puisse exister sans un certain artifice formel. Mais n’en déplaise à nos Ni-Ni, toujours adeptes d’un univers bipartite dont ils seraient la divine transcendance, le contraire du bien écrire n’est pas forcément le mal écrire : c’est peut-être aujourd’hui l’écrire tout court. La Littérature est devenue un état difficile, étroit, mortel. Ce ne sont plus ses ornements qu’elle défend, c’est sa peau : j’ai bien peur que la nouvelle critique Ni-Ni ne soit en retard d’une saison.

 

Barthes, in Mythologies, ed. Seuil

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 26 septembre 2010 7 26 /09 /Sep /2010 21:00

 

           Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes.

            Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

            Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrai-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors du cercle des réalités humaines.

            Le soir je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

 

            La nuit descendait ; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait ; le lac battait ses bords ; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois : j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation. Je montais avec ma magicienne sur les nuages : roulé dans ses cheveux et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les mers, plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté ; le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme.

 

Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 juin 2010 6 19 /06 /Juin /2010 12:17


Continuer, voilà ce qui est difficile. Tenez, savez-vous pourquoi on l'a crucifié, l'autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être? Bon, il y avait des quantités de raisons à cela. Il y a toujours des raisons au meurtre d'un homme. Il est, au contraire, impossible de justifier qu'il vive. C'est pourquoi le crime trouve toujours des avocats et l'innocence, parfois seulement. Mais, à côté des raisons qu'on nous a très bien expliqué pendant deux mille ans, il y en avait une grande à cette affreuse agonie, et je ne sais pourquoi on la cache si soigneusement. La vrai raison est qu'il savait, lui, qu'il n'était pas tout à fait innocent. S'il ne portait pas le poids de la faute dont on l'accusait, il en avait commis d'autres, quand même il ignorait lesquelles. Les ignrait-il d'ailleurs? Il était à la source après tout; il avait dû entendre parler d'un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l'emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui? Il ne l'avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ses enfants coupés en deux lui faisaient horreur. Mais tel qu'il était, je suis sûr qu'il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu'on devine dans tous ses actes, n'était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation? La plainte s'élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant!

Sachant ce qu'il savait, connaissant tout de l'homme - ah! qui aurait cru que le crime n'est pas tant de faire mourir que de ne pas mourir soi-même!- , confronté jour et nuit à son crime innocent, il devenait trop difficile pour lui de se maintenir et de continuer. Il valait mieux en finir, ne pas se défendre, mourir, pour ne plus être seul à vivre et pour aller ailleurs, là où, peut-être, il serait soutenu. Il n'a pas été soutenu, il s'en est plaint et, pour tout achever, on l'a censuré. Oui, c'est le troisième évangéliste, je crois, qui a commencé de supprimer sa plainte. "Pourquoi m'as-tu abandonné?" c'était un cri séditieux, n'est-ce pas? Alors, les ciseaux! Notez d'ailleurs que si Luc n'avait rien supprimé, on aurait à peine remarqué la chose; elle n'aurait pas pris tant de place, en tout cas. Ainsi, le censeur crie ce qu'il proscrit. L'ordre du monde aussi est ambigu.

Il n'empêche que le censuré, lui, n'a pu continuer. Et je sais, cher, ce dont je parle. Il fut un temps où j'ignorais, à chaque minute, comment je pourrais atteindre la suivante. Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l'amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà qui est surhumain. Et lui n'était pas surhumain, vous pouvez m'en croire. Il a crié son agonie et c'est pourquoi je l'aime, mon ami, qui est mort sans savoir.

Le malheur est qu'il nous a laissé seuls, pour continuer, quoi qu'il arrive, même lorsque nous nichons dans le malconfort, sachant à notre tour ce qu'il savait, mais incapable de faire ce qu'il a fait et de mourir comme lui. On a bien essayé, naturellement, de s'aider un peu de sa mort. Après tout, c'était un coup de génie de nous dire:"Vous n'êtes pas reluisants, bon, c'est un fait. Eh bien, on ne va pas faire le détail! On va liquider ça d'un coup, sur la croix!" Mais trop de gens grimpent maintenant sur la croix seulement pour qu'on les voie de plus loin, même s'il faut pour cela piétiner un peu celui qui s'y trouve depuis si longtemps. Trop de gens ont décidé de se passer de la générosité pour pratiquer la charité. Ô l'injustice, l'injustice qu'on lui a faite et qui me serre le coeur!

Par sophie - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Images Aléatoires

  • meeting0306-16.jpg
  • 1ermai09-13.jpg
  • meeting-2204-11.jpg
  • Seul2.jpg
  • meeting-2204-16.jpg
  • Garonne4.jpg
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés