Vendredi 20 novembre 2009


Pour Antonio Tabucchi

 

 

Les démocraties vivantes ont besoin d'individus libres. D'individus indisciplinés, courageux, créatifs. Qui osent, qui provoquent, qui dérangent. Il en est ainsi des écrivains dont la liberté de plume est indissociable de l'idée même de démocratie. De Voltaire et Hugo à Camus et Sartre, en passant par Zola et Mauriac, la France et ses libertés savent ce qu'elles doivent au libre exercice de leur droit de regard et de leur devoir d'alerte face à l'opacité, aux mensonges et aux impostures des pouvoirs. Et l'Europe démocratique, depuis qu'elle se construit, n'a eu de cesse de conforter cette liberté des écrivains contre tous les abus de pouvoir et les raisons d'Etat.

 

Or voici qu'en Italie, cette liberté est mise en péril par l'attaque démesurée dont fait l'objet Antonio Tabucchi. Le président du Sénat italien, Renato Schifani, lui demande en justice la somme exorbitante de 1.350.000 euros en raison d'un article paru dans L"Unità, lequel journal n'est cependant pas poursuivi. Le crime d'Antonio Tabucchi est d'avoir interpellé M. Schifani, personnage central du pouvoir berlusconien, sur son passé, ses relations d'affaires et ses fréquentations douteuses - toutes questions sur lesquelles il rechigne à s'expliquer. Interroger l'itinéraire, la carrière et la biographie d'un haut responsable public fait pourtant partie du nécessaire questionnement et des légitimes curiosités de la vie démocratique.

 

Par le choix particulier de sa cible – un écrivain qui n'a pas renoncé à exercer sa liberté – et par la somme réclamée – un montant astronomique pour une affaire de presse –, l'objectif recherché est d'intimider une conscience critique et, à travers elle, de faire taire le plus grand nombre. Des récentes poursuites contre la presse d'opposition à ce procès fait à un écrivain européen, nous ne pouvons rester indifférents et passifs devant l'offensive de l'actuel pouvoir italien contre la liberté de jugement, de critique et d'interpellation. C'est pourquoi nous témoignons de notre solidarité avec Antonio Tabucchi et vous appelons à nous rejoindre, en signant massivement cet appel.

 

Signataires

Gabriela ADAMESTEANU, écrivain

Camilla et Valerio ADAMI, artistes-peintres
Laure ADLER, journaliste et écrivain
José Eduardo AGUALUSA, écrivain
Manuel ALEGRE, écrivain et homme politique
Martin AMIS, écrivain
Theo ANGELOPOULOS, cinéaste
Chloé ARIDJIS, écrivain
Homero ARIDJIS, écrivain, Ambassadeur du Mexique auprès de l'Unesco
Andrea BAJANI, écrivain
Sébastien BALIBAR, physicien
Stefano BENNI, écrivain
Frank BERBERICH, rédacteur en chef Lettre Internationale, Berlin
Yves BONNEFOY, poète
Clémence BOULOUQUE, écrivain
Michel BRAUDEAU, écrivain et éditeur
Geneviève BRISAC, écrivain et éditeur
Andrea CAMILLERI, écrivain
Jean-Yves CENDREY, écrivain
Patrick CHAMOISEAU, écrivain
Rafael CHIRBES, écrivain
Mario CLAUDIO, écrivian
Bernard COMMENT, écrivain, éditeur et traducteur
Vincenze CONSOLO, écrivain
Sanda CORDOS, écrivain
Alain CORNEAU, cinéaste
Constantin COSTA-GAVRAS, cinéaste
Anteos CRYSOSTOMIDES, éditions Kastaniotis, Grèce
Michel DEGUY, philosophe et poète
Dominique DESANTI, écrivain
Emmanuel DONGOLA, écrivain
Inaki ESTEBAN, journaliste et écrivain
Carlo FELTRINELLI, directeur des Editions Feltrinelli, Italie
Inge FELTRINELLI, éditeur
Jean-Pierre FERRINI, écrivain
Lydia FLEM, écrivain
Isabel FONSECA, écrivain
Rhea GALANAKI, écrivain
Antoine GALLIMARD, PDG des Editions Gallimard
Bogdan GHIU, écrivain et traducteur
Edouard GLISSANT, écrivain
Maurice GODELIER, anthrophologue
Eulalia GUBERN, éditions Anagrama, Espagne
Joumana HADDAD, poète, journaliste et traductrice
Jorge HERRALDE, directeur des éditions Anagrama, Espagne
Victor IVANOVICI, écrivain et universitaire
Lidia JORGE, écrivain
Nuno JUDICE, écrivain
Tony JUDT, historien et écrivain, professeur à la New York University, USA
Enrique KRAUZE, historien, président de Editorial Clio, Mexique
Michael KRÜGER, directeur des éditions Hanser Verlag, Allemagne
Jean-Marie LACLAVETINE, éditeur et écrivain
Claude LANZMANN, cinéaste et écrivain
Antonio LOBO ANTUNES, écrivain
Fernando LOPES, cinéaste
Dan LUNGU, écrivain
Silviu LUPESCU, directeur des Editions Polirom, Roumanie
Claudio MAGRIS, écrivain
Florence MALRAUX, cinéaste
Norman MANEA, écrivain
Juan Antonio MASOLIVER-RODENAS, écrivain
Jean MATTERN, éditeur
Valerie MILES, directeur éditorial Duomo Ediciones, Espagne
Miguel MORA, correspondant de El Pais à Paris
Julio MOREIRA, écrivain
Antonio MUNOZ MOLINA, écrivain
Maria NADOTTI, journaliste
Justo NAVARRO, écrivain
Marie NDIAYE, écrivain, Prix Goncourt 2009
Maurice OLENDER, éditeur, universitaire
Orhan PAMUK, écrivain, prix Nobel de Littérature
Ovidiu PECICAN, écrivain
Razvan PETRESCU, écrivain
Marta PETREU, écrivain et journaliste
Stavros PETSOPOULOS, éditions Agra, Grèce
Edwy PLENEL, journaliste
Catrinel PLESU, directeur Institut Culturel Roumain
Alvaro POMBO, écrivain
Vincent RAYNAUD, éditeur
Ugo RICCARELLI, écrivain
Jacqueline RISSET, écrivain et traductrice
Olivier ROLIN, écrivain
Philip ROTH, écrivain
Martin RUEFF, écrivain et traducteur
Boualem SANSAL, écrivain
José SARAMAGO, écrivain, Prix Nobel de Littérature
Fernando SAVATER, écrivain et philosophe
Ulrich SCHREIBER, directeur International Literature Festival Berlin
Jorge SEMPRUN, écrivain
Salvatore SETTIS, directeur de l'Ecole Normale Supérieure de Pise
Mario SOARES, homme politique
Philippe SOLLERS, écrivain
Wassyla TAMZALI, journaliste
Gilles-Marie TINÉ, producteur de cinéma
Serge TOUBIANA, directeur de la Cinémathèque Française
Marco TRAVAGLIO, journaliste
Nadine TRINTINGNANT, comédienne
Ion VIANU, écrivain
Enrique VILA-MATAS, écrivain
François VITRANI, directeur de la Maison de l'Amérique Latine
Klaus WAGENBACH, éditeur, Berlin
Marc WEITZMANN, journaliste et écrivain
Anne WIAZEMSKY, écrivain

Pour signer:

http://www.mediapart.fr/club/blog/la-redaction-de-mediapart/181109/signez-l-appel-international-pour-antonio-tabucchi

Par sophie
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Mercredi 18 novembre 2009

Tout est leurre dans cet acquiescement
qu'une heureuse disposition croit déceler
dans le balancement des branches, l'opulence
des feuilles: identique houle
sur la mort de l'oiseau, de l'enfant
et qui ne signifie que la présence nue,
menacée elle aussi: commun cet abîme
qui nous recueille, insectes,
feuilles, oiseaux, montagnes.


Peut-être est-ce le regard sur nous de la création
que nous voudrions surprendre. Un regard qui
annulerait les grands déserts glacés.

Paul de Roux, Au jour le jour, ed. Le temps qu'il fait
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Dimanche 15 novembre 2009

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
Chacun d'un front serein déguise ses misères.
Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
Envie un autre humain qui se plaint comme lui.
Nul des autres mortels ne mesure les peines,
Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes ;
Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux
Se dit : " Excepté moi, tout le monde est heureux. "
Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
Crie et demande au ciel de changer leur fortune.
Ils changent ; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.

  A. Chénier, Elégies
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Vendredi 13 novembre 2009

Mais telle qu'à sa mort pour la dernière fois,
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :

" Ô vous, du Sébéthus Naïades vagabondes,
Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
Adieu, mon Clinias ! moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus.
Ô cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néère tout son bien, Néère ses amours ;
Cette Néère, hélas ! qu'il nommait sa Néère,
Qui pour lui criminelle abandonna sa mère ;
Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n'osa lever les yeux.
Oh ! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague ionienne ;
Soit qu'aux bords de Paestum, sous ta soigneuse main,
Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin ;
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
Je viendrai, Clinias ; je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde à travers le feuillage
Frémira ; sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air ;
Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive. "

   André Chénier, Poésies Antiques
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Dimanche 8 novembre 2009

LE CHOEUR. - O noire, ô toute puissante Imprécation
d'Oedipe et de sa race, un froid cruel enveloppe
mon coeur. J'entonne le chant dû au tombeau, dans un
délire de Thyade, quand j'apprends quels sanglants
cadavres viennent de tomber, misérablement. Elle est de
sinistre augure, cette rencontre de lances!
     Elle a été au but sans défaillance, la parole qui portait
le voeu d'un père; l'indocilité de Laïos a prolongé
ses effets. Et une angoisse étreint la ville: les oracles ne
s'émoussent pas! Ah! lamentables guerriers, vous avez
accompli ce qu'on n'eût osé croire! Voici donc venus de
pitoyables malheurs, il ne s'agit pas de vains mots!

      Voilà qui parle assez clair: nos yeux voient le récit
du messager. Des deux guerriers, objets de notre double
angoisse, les tristres meurtres fratricides, les deux lots de
douleurs sont donc là, achevés. Que dire? oui, que dire,
sinon que des souffrances après des souffrances viennent
prendre place au foyer de cette maison? Allons,
mes amies, qu'au vent des sanglots vos bras battent
autour de vos fronts l'entraînante cadence de nage qui
de tout temps, à travers l'Archéron a su faire passer la
lourde nef aux voiles noires, avec ses pélerins, jusqu'à
la rive ignorée d'Apollon, la rive sans soleil, hospitalière
et ténébreuses!

Eschyle
, in Les belles Lettres, trad. de P. Mazon
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Dimanche 1 novembre 2009

 Où qu'elle est ma belle,
  Où qu'elle est ma jolie,
  Pas encore dans mes bras
  Pas encore dans mon lit
  La relire la relon
  La relire la relon

  Pas encore sous mes baisers,
  Mais ça ne saurait plus tarder
  Mais ça ne saurait plus tarder
  Ouais monsieur le curé
  La relire la relon
  La relire la relon

Chanson cévennolle (extrait), XVII siècles (droits déposés au Musée du Quai Branly).

Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Mercredi 28 octobre 2009

En dépit des légendes qui m'entourent, j'ai assez peu aimé la jeunesse, la mienne moins que toute autre. Considérée pour elle-même, cette jeunesse tant vantée m'apparaît le plus souvent comme une époque mal dégrossie de l'existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile. Il va sans dire que j'ai trouvé à cette règle un certain nombre d'exceptions délicieuses, et deux ou trois d'admirables, dont toi-même, marc, aura été la plus pure. En ce qui me concerne, j'étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd'hui, mais je l'étais sans consistance. Tout en moi n'était pas mauvais, mais tout pouvait l'être: le bon ou le meilleur étayait le pire. Je ne pense pas sans rougir à mon ignorance du monde, que je croyais connaître, à mon impatience, à une espèce d'ambition frivole et d'avidité grossière. Faut-il l'avouer? Au sein de la vie studieuse d'Athènes, où tous les plaisirs trouvaient place avec mesure, je regrettais, non pas Rome elle-même, mais l'atmosphère du lieu où se font et défont continuellement les affaires du monde, le bruit de poulies et de roues de transmission de la machine du pouvoir. Le règne de Domitien s'achevait; mon cousin Trajan, qui s'était couvert de gloire sur les frontières du Rhin, tournait au grand homme populaire; la tribu Espagnole s'implantait à Rome. Comparée à ce monde de l'action immédiate, la bien-aimée province grecque me semblait somnoler dans une poussière d'idées respirées déjà; la passivité politique des héllènes m'apparaissait comme une forme assez basse de renonciation. Mon appetit de puissance, d'argent, qui est souvent chez nous la première forme de celle-ci, et de gloire, pour donner ce beau nom passionné à notre démangeaison d'entendre parler de nous, était indéniable; il s'y mêlait confusément le sentiment que Rome, inférieure en tant de choses, regagnait l'avantage dans la familiarité avec les grandes affaires qu'elle exigeait de ses citoyens, du moins de ceux d'ordre sénatorial ou équestre.J'en étais arrivé au point où je sentais que la plus banale discussion au sujet de l'imporation des blés d'Egypte m'en eût appris davantage sur l'Etat que toute La République de Platon.

 

M. Yourcenar, Varius multiplex multiformis in  Mémoires d'Hadrien, Gallimard

Par sophie
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Mardi 27 octobre 2009


Après ce rude hiver, un seul oiseau restait
Dans la cage où jadis tout un monde chantait.
Le vide s'était fait dans la grande volière.
Une douce mésange, autrefois familière,
Était là seule avec ses souvenirs d'oiseau.
N'être jamais sans grain, sans biscuit et sans eau,
Voir entrer quelquefois dans sa cage une mouche,
C'était tout son bonheur. Elle en était farouche.
Rien, pas même un serin, et pas même un pierrot.
La cage, c'est beaucoup ; mais le désert, c'est trop.
Triste oiseau ! dormir seul, et, quand l'aube s'allume,
Être seul à fouiller de son bec sous sa plume !
Le pauvre petit être était redevenu
Sauvage, à faire ainsi tourner ce perchoir nu.
Il semblait par moments s'être donné la tâche
De grimper d'un bâton à l'autre sans relâche ;
Son vol paraissait fou ; puis soudain le reclus
Se taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus.
À voir son gonflement lugubre, sa prunelle,
Et sa tête ployée en plein jour sous son aile,
On devinait son deuil, son veuvage, et l'ennui
Du joyeux chant de tous dans l'ombre évanoui.
Ce matin j'ai poussé la porte de la cage.
J'y suis entré.

                            Deux mâts, une grotte, un bocage,
Meublent cette prison où frissonne un jet d'eau ;
Et l'hiver on la couvre avec un grand rideau.

Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,
A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant l'ombre,
Dans une anxiété d'inexprimable horreur ;
L'effroi du faible est plein d'impuissante fureur ;
Il voletait devant ma main épouvantable.
Je suis, pour le saisir, monté sur une table.
Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,
Il est allé tomber dans un coin ; je l'ai pris.
Contre le monstre immense, hélas, que peut l'atome ?
À quoi bon résister quand l'énorme fantôme
Vous tient, captif hagard, fragile et désarmé ?
Il était dans mes doigts inerte, l'oeil fermé,
Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile,
L'aile morte, muet, sans regard, immobile,
Et je sentais bondir son petit cœur tremblant.

Avril est de l'aurore un frère ressemblant ;
Il est éblouissant ainsi qu'elle est vermeille.
Il a l'air de quelqu'un qui rit et qui s'éveille.
Or, nous sommes au mois d'avril, et mon gazon,
Mon jardin, les jardins d'à côté, l'horizon,
Tout, du ciel à la terre, est plein de cette joie
Qui dans la fleur embaume et dans l'astre flamboie :
Les ajoncs sont en fête, et dorent les ravins
Où les abeilles font des murmures divins ;
Penché sur les cressons, le myosotis goûte
À la source, tombant dans les fleurs goutte à goutte ;
Le brin d'herbe est heureux ; l'âcre hiver se dissout ;
La nature parait contente d'avoir tout,
Parfums, chansons, rayons, et d'être hospitalière.
L'espace aime.

                          Je suis sorti de la volière,
Tenant toujours l'oiseau ; je me suis approché
Du vieux balcon de bois par le lierre caché ;
Ô renouveau ! Soleil ! tout palpite, tout vibre,
Tout rayonne ; et j'ai dit, ouvrant la main : Sois libre !

L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants,
Et dans l'immensité splendide du printemps ;
Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme
Dans cette clarté rose où se mêle une flamme,
Dans l'air profond, parmi les arbres infinis,
Volant au vague appel des amours et des nids,
Planant éperdument vers d'autres ailes blanches,
Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,
Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,
Avec l'effarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence,
Regardant cette faite et cette délivrance,
Et ce pauvre être, ainsi disparu dans le port,
Pensif, je me suis dit : Je viens d'être la mort.

   V. Hugo, Enfants, oiseaux et fleurs in L'Art d'être grand-père
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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Lundi 26 octobre 2009

J'ai tué pour les yeux bleus d'un bel indifférent
Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
Dans sa gondole noire une amante inconnue,
Belle comme un navire et morte en m'adorant.

Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,
Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,
Sur la cadence folle et brève des violons
Egorge une rentière en amour pour ta frime.

Apparaîtra sur terre un chevalier de fer
Impassible et cruel, visible malgré l'heure
Dans le geste imprécis d'une vieille qui pleure.
Ne tremble pas surtout devant son regard clair.

Cette apparition vient du ciel redoutable
Des crimes de l'amour. Enfant des profondeurs
Il naîtra de son corps d'étonnantes splendeurs,
Du foutre parfumé de sa queue adorable.

Rocher de granit noir sur le tapis de laine,
Une main sur sa hanche, écoute-le marcher.
Marche vers le soleil de son corps sans péché,
Et t'allonge tranquille au bord de sa fontaine.

Chaque fête du sang délègue un beau garçon
Pour soutenir l'enfant dans sa première épreuve.
Apaise ta frayeur et ton angoisse neuve.
Suce mon membre dur comme on suce un glaçon.

Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,
Baise ma queue enflée, enfonce dans ton cou
Le paquet de ma bite avalé d'un seul coup.
Etrangle-toi d'amour, dégorge, et fais ta moue!

Adore à deux genoux, comme un poteau sacré,
Mon torse tatoué, adore jusqu'aux larmes
Mon sexe qui se rompt, te frappe mieux qu'une arme,
Adore mon bâton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux; il enfile ton âme,
Penche un peu la tête et le vois se dresser.
L'apercevant si noble et si propre au baiser
Tu t'inclines très bas en lui disant:"Madame!"

Madame écoutez-moi! Madame on meurt ici!
Le manoir est hanté! La prison vole et tremble!
Au secours nous bougeons! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au ciel, Dame de la merci!

Appelez le soleil, qu'il vienne et me console.
Etranglez tous ces coqs! Endormez le bourreau!
Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.
La prison pour mourir est une fade école.

        Jean Genet, in Le condamné à mort, ed. Gallimard

Par sophie
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Mercredi 21 octobre 2009

 SUR MON COU sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.


Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.


Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.


Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.


Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.


Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.


Ô Traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Jean Genet
Par sophie - Publié dans : Poésie - Communauté : Poé-vie
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