L'allusion à Narcisse - Henri de Régnier

Publié le par sophie

 


Un enfant vint mourir, les lèvres sur tes eaux,  

Fontaine! de s'y voir au visage trop beau

Du transparent portrait auquel il fut crédule...  

Les flûtes des bergers chantaient au crépuscule;

Une fille cueillait des roses et pleura;  

Un homme qui marchait au loin se sentit las.

L'ombre vint. Les oiseaux volaient sur la prairie;  

Dans les vergers, les fruits d'une branche mûrie

Tombèrent, un à un, dans l'herbe déjà noire,  

Et, dans la source claire où j'avais voulu boire,  

Je m'entrevis comme quelqu'un qui s'apparaît.

Était-ce qu'à cette heure, en toi-même, mourait

D'avoir voulu poser ses lèvres sur les tiennes

L'adolescent aimé des miroirs, ô Fontaine?

  Henri de Régnier, in Les jeux rustiques et divins, 1921, ed. Mercure de France

Publié dans Poésie XXème

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buys 01/11/2008 09:45

Merci Pierre pour l'interprétation du poème d'hier que je vous soumet ci-dessous:
> "Et, dans la source claire où j'avais voulu boire,
> Je m'entrevis comme quelqu'un qui s'apparaît.
> Était-ce qu'à cette heure, en toi-même, mourait
> D'avoir voulu poser ses lèvres sur les tiennes
> L'adolescent aimé des miroirs, ô Fontaine?"
>
> peut se lire, peut-être une parabole interne évoquant l'ensemble:
>
> le poète, lui, vient non pas embrasser son image mais boire à la source;
> et alors il se trouve que son reflet lui apparaît. Presque incidemment, le gouffre du narcissisme s'ouvre;
> et l'adolescent qui meurt est peut-être l'adolescence narcissique qui disparait dans le cœur même du poète, bien obligé d'une manière ou d'une autre de rester vivant, tout simplement pour écrire ses poèmes.
> L'adolescent narcissique qui toujours se meurt comme parabole du poète vivant, qui s'entrevoit mais alors se désaltère puis se relève.
>
> J'avais vu également le poème comme mise en abîme de la fonction du poète mais plutôt avec l'idée du poème-miroir/reflet qui lui permet d'accéder à soi et aux autres (les deux interprétations ne s'excluant pas). La mort de l'adolescent s'accompagne de celle de la nature comme une espèce d'apocalypse. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie sinon peut-être l'idée du renoncement auquel tu parles qui transformerait la nature. Je l'ai vu aussi d'un point de vue "professionnel": on retrouve ce sentiment d'univers déshabité chez les parents dont l'adolescent meurt.