Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants - C. Delbo

Publié le par sophie

 

Vous qui passez

bien habillés de tous vos muscles

un vêtement qui vous va bien

qui vous va mal

qui vous va à peu près

vous qui passez

animés d’une vie tumultueuse aux artères

et bien collée au squelette

d’un pas alerte sportif lourdaud

rieurs renfrognés, vous êtes beaux

si quelconques

si quelconquement tout le monde

tellement beaux d’être quelconques

diversement

avec cette vie qui vous empêche

de sentir votre buste qui suit la jambe

votre main au chapeau

votre main sur le cœur

la rotule qui roule doucement au genou

comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez

bien habillés de tous vos muscles

comment vous pardonner

ils sont morts tous

vous passez et vous buvez aux terrasses

vous êtes heureux elle vous aime

mauvaise humeur souci d’argent

comment comment

vous pardonner d’être vivants

comment comment

vous ferez-vous pardonner

par ceux-là qui sont morts

pour que vous passiez

bien habillés de tous vos muscles

que vous buviez aux terrasses

que vous soyez plus jeunes chaque printemps


Je vous en supplie

Faites quelque chose

Apprenez un pas

Une danse

Quelque chose qui vous justifie

Qui vous donne le droit

D’être habillés de votre peau de votre poil

Apprenez à marcher et à rire

Parce que ce serait trop bête

A la fin

Que tant soient morts

Et que vous viviez

Sans rien faire de votre vie.

 

Je reviens

d’au-delà de la connaissance

il faut maintenant désapprendre

je vois bien qu’autrement

je ne pourrais plus vivre.

 

Et puis

mieux vaut ne pas y croire

à ces histoires

de revenants

plus jamais vous ne dormirez

si jamais vous les croyez

ces spectres revenants

ces revenants

qui reviennent

sans pouvoir même

expliquer comment.


 

Charlotte DELBO, Auschwitz et après, Une connaissance inutile, Editions de minuit.

Publié dans Poésie XXème

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