Desolatio (1) - M. Deguy

Publié le par sophie

             Et soudain - mais ce n'est pas une "vision éblouissante". Ce n'est pas Venise... Mais Port-Nèze. Une "mnèse", presque sans image, sans tableau sous les paupières. L'émotion dite poignante, comme au détour un être autrefois chéri, non revu, soudain revu - ainsi le bout du chemin de ce village, là où il cesse pour les voitures et se change en se trivium terreux où je "m'enfonçai" pour aller par le creux de la sente de plus en plus creuse, travailler, oui, écrire, au "petit-Rihaouic", une cabane de Finistère, en septembre. Mes parents, Monique, les enfants, le coeur de la vie; qui ne bat plus. Les parents morts; Monique morte. Les enfants disparus, puisque changés en adulte.
              "Et la mort m'est égale" dit Proust à ce moment. Je comprends ce que ça veut dire, mais en un autre sens. Ce n'est pas une récompense. C'est l'extrémité de la solitude où de toute façon personne, que "moi", ne peut me suivre, m'accompagner; reconnaître ce lieu, ce qu'il fut pour moi, le creuset, le recueillement pour le départ, d'où je revenais vers les "miens", la mienneté absolue.
               C'est donc égal à la mort. Cela n'est plus pour personne, et la mort c'est d'être tout seul. "Pour les tristes aussi la mort a eu lieu", ce vers que j'attribue à Camoes depuis qu'un ami le cita comme venant des Luisades, trop de fois murmuré, trouve son accrochage.
                Du temps perdu, du temps changé en sa perte,et seulement de lui, provient le sens; le trésor, le secret.

Michel Deguy, in Désolatio, ed. Galilé
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Publié dans Poésie XXème

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sophie 15/02/2009 09:36

Chère Paule,
Je ne suis pas le monsieur qui a écrit ce texte mais la "jeune" femme qui tient ce blog. En effet, je ne suis que la passeuse de grands textes écrits par de grands auteurs. Si Michel Deguy est un poète très connu, son texte, Désolatio, l'est moins. Si l'extrait vous a parlé, je vous recommande la lecture du livre entier, aux éditions Galilée. Je poste aujourd'hui un autre extrait permettant ainsi la poursuite de notre rencontre.
Sophie

Brocard Paule 14/02/2009 19:41

Monsieur, je découvre votre " Desolatio" sur ce blog " poéthique", qu'un ami vient de m'envoyer.
Mon mari est mort il y a 2 ans. "Mes enfants ont disparus, puisque changés en adulte.."pour reprendre votre formulation , parfaite, de cette étrange évidence qui m'est tombée dessus.
La suite de votre texte, les mots que vous employez pour décrire cette solitude si particulière où il faut se tenir en équilibre au milieu d'une sorte de "glaçiation"des souvenirs , et des souvenirs liés à un lieu, cela fait deux ans que je cherche à me dire ça comme ça !
En vous lisant, je réalise que c'est exactement ça .
Merci.
PB