Le système technicien - Jacques Ellul

Publié le par sophie

(…)   Simplement, il faut se demander ce que devient effectivement l’homme dans ce système, et si l’on peut conserver l’espoir si souvent formulé de façon idéaliste  que cet homme « prend en main », dirige, organise, choisit et oriente la Technique.

         Seligman a souligné en une formule saisissant la mutation technicienne en ce domaine : l’Homo faber a cessé d’exister, il est devenu animal laborieux – et l’homme qui se trouvait autrefois au centre du travail, pour qui, Marx le rappelait sans cesse, le travail avait un sens décisif, est maintenant peu à peu évacué du travail : il se trouve selon la formule de Seligman « à la périphérie du travail ».  Il nous faut alors nous poser la question : qui est l’homme à qui on attribue le pouvoir de choix, de décision, d’initiative, d’orientation ? Non plus un grec du temps de Périclès ni un prophète juif ni un moine du XIIème siècle. C’est un homme qui est tout entier déjà plongé dans la sphère du technique. Il n’est pas autonome par rapport à ces objets. Il n’est pas souverain ni doté d’une personnalité irréformable.

         (…) L’homme apparaissant à la conscience trouve la technique « déjà là ». La technique constitue pour li un milieu dans lequel il entre, où il s’insère. Il est parfaitement vain de dire que la technique n’est pas un vrai milieu : quoi que cet homme voie ou utilise, c’est un objet technique. Il n’a pas à choisir une voie ou une autre. Il est tout de suite dans cet univers de machines ou de produits. Et les plus innocents, le bouton électrique ou le robinet d’eau, sont les plus immédiats témoins de cette technicité. Or, ce milieu conforme sans que l’on sans rende compte aux comportements nécessaires, aux orientations idéologiques – qui contesterait ce « déjà là ? – il est acquis comme une évidence. (..) très vite l’homme pense conformément à son milieu. Il est formé pour le confort et l’efficacité. Il ne vient pas plus à l’idée de celui qui s’éveille à la conscience de récuser, de contester le milieu technique sous ses aspects sensibles, qu’à l’homme du XIIème siècle de contester l’arbre, la pluie, la cascade. Assurément il ne voit pas de quoi il s’agit, il ne discerne pas « le système technicien », les « lois » de la Technique. Mais pas davantage, l’homme du XIIème s ne connaissaient les « lois » physiques, chimiques, biologiques et les processus unissant en un ensemble les phénomènes qu’il percevait comme séparés. Etre situé dans un univers  technicien, et en même temps ne pas en discerner le système est la meilleure condition pour y être intégré, en faire partie de toute évidence, sans même sans rendre compte.

         Or, ceci se trouve complété par un second fait : toute formation intellectuelle prépare à rentrer de façon positive et efficace dans le monde technicien. Celui-ci est tellement devenu un milieu, que c’est ce milieu qu’on adapte à la culture, les méthodes, les connaissances de tous les jeunes. L’humanisme est dépassé au profit de la formation technique et scientifique parce que le milieu dans lequel l’écolier plongera n’est pas d’abord un milieu humain mais un milieu technicien. On le prépare à y remplir son office c’est à dire qu’on le prépare à y exercer une profession, mais celle-ci suppose la connaissance de certaines techniques et l’usage d’appareils techniques..

         L’éducation, l’instruction n’ont plus aucune « gratuité », doivent servir efficacement. Et toutes les critiques dirigées contre l’enseignement tournent toujours autour de ceci : « on apprend des quantités de choses inutiles. L’important est de préparer à une profession (c’est à dire aux techniques de tel métier). » Tout enseignement aujourd’hui tend à devenir technique et il ne se justifie aux yeux du public que s’il a cet enracinement là dans ce concret-là. Dès lors comment le jeune formé de cette façon pourrait-il procéder à des choix, à des décisions à l’égard de la technique ? (…) La célèbre « crise » de l’université française n’a pas d’autre source que l’inadaptation de ce corps à la formation technique : c’est ce qu’on appelle « préparer à entrer dans la société ». Or il ne faut pas oublier que cette formation est de plus en plus spécialisée, avec une rigueur incroyable : la formation par exemple d’un programmateur informatique comporte six spécialisations très séparées. Comment eut-on qu’un homme ainsi formé ait la moindre possibilité de critique ou de reprise en main du système technique ?

 

J, Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004

Publié dans Politique

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