La critique Ni-Ni - Barthes

Publié le par sophie

 

 

On a pu lire dans l’un des premiers numéros de l’Express quotidien, une profession de foi critique (anonyme), qui était un superbe morceau de rhétorique balancée. L’idée en était que la critique ne doit être « ni un jeu de salon, ni un service municipal » ; entendez qu’elle ne doit être ni réactionnaire, ni communiste, ni gratuite, ni politique.

Il s’agit là d’une mécanique de la double exclusion qui relève en grande partie de cette rage numérique que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois, et que j’ai cru pouvoir définir en gros comme un trait petit-bourgeois. On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là même juste, comme le fléau qui juge la pesée.

Les tares nécessaires à cette opération de comptabilité sont formées par la moralité des termes employés. Selon un procédé terroriste (n’échappe pas qui veut au terrorisme), on juge en même temps que l’on nomme, et le mot, lesté d’une culpabilité préalable, vient tout naturellement peser dans l’un des plateaux de la balance. Par exemple, on opposera la culture aux idéologies. La culture est un bien noble, universel, situé hors des partis pris sociaux : la culture ne pèse pas. Les idéologies sont, elles, des inventions partisanes : donc, à la balance ! On les renvoie dos à dos sous l’œil sévère de la culture (sans s’imaginer que la culture est tout de même, en fin de compte, une idéologie). Tout se passe comme s’il y avait d’un côté des mots lourds, des mots tarés (idéologie, catéchisme, militant), chargés d’alimenter le jeu infamant de la balance ; et de l’autre côté des mots légers, purs, immatériels, nobles par droit divin, sublimes au point d’échapper à la basse loi des nombres (aventure, passion, grandeur, vertu, honneur), des mots situés au-dessus de la triste computation des mensonges ; les seconds sont chargés de faire la morale aux premiers : d’un côté des mots criminels et de l’autre côté des mots justiciers. Bien entendu, cette  belle morale du Tiers-Parti aboutit sûrement à une nouvelle dichotomie, tout aussi simpliste que celle qu’on voulait dénoncer au nom même de la complexité.  C’est vrai, il se peut que notre monde soit alterné, mais soyez sur que c’est une scission sans Tribunal : pas de salut pour les Juges, eux aussi sont bel et bien embarqués.

Il suffit d’ailleurs de voir quels autres mythes affleurent dans cette critique NI-Ni, pour comprendre de quel côté elle se situe. Sans parler plus longuement du mythe de l’intemporalité, qui gît dans tout recours à une « culture » éternelle (« un art de tous les temps »), je trouve encore dans cette doctrine Ni-Ni deux expédients courants de la mythologie bourgeoise. Le premier consiste en une certaine idée de la liberté conçue comme « le refus du jugement a priori ». Or un jugement littéraire est toujours déterminé par la tonalité dont il fait partie, et l’absence même de système – surtout porté à l’état de profession de foi - procède d’un système parfaitement défini, qui est en l’occurrence une variété fort banale de l’idéologie bourgeoise (ou de la culture comme dirait notre anonyme).  On peut même dire que c’est là où l’homme proteste d’une liberté première que sa subordination est la moins discutable. On peut mettre tranquillement au défi quiconque d’exercer jamais une critique innocente, pure de toute détermination systématique : les Ni-Ni sont eux aussi embarqués dans un système, qui n’est pas forcément celui dont ils se réclament. On ne peut juger de la Littérature sans une certaine idée préalable de l’Homme et de l’Histoire, du Bien, du mal, de la société (…) Toute liberté finit toujours par réintégrer une certaine cohérence connue, qui n’est rien d’autre qu’un certain a priori. Aussi, la liberté du critique, ce n’est pas de refuser le parti (impossible !), c’est de l’afficher ou non.

Le second symptôme bourgeois de notre texte, c’est la référence euphorique au « style » de l’écrivain comme valeur éternelle de la Littérature. Pourtant, rien ne peut échapper à la mise en question de l’Histoire, pas même le bien écrire. Le style est une valeur critique parfaitement datée, et réclamer en faveur du « style » dans l’époque même où quelques écrivains importants se sont attaqués à ce dernier bastion de la mythologie classique, c’est prouver par là même un certain archaïsme (…) Il est même à craindre que le « style », compromis dans tant d’œuvres faussement humaines, ne soit devenu finalement un objet a priori suspect : c’est en tout cas une valeur qui ne devrait être versé au crédit de l’écrivain que sous bénéfice d’inventaire. Ceci ne veut pas dire, naturellement, que la Littérature puisse exister sans un certain artifice formel. Mais n’en déplaise à nos Ni-Ni, toujours adeptes d’un univers bipartite dont ils seraient la divine transcendance, le contraire du bien écrire n’est pas forcément le mal écrire : c’est peut-être aujourd’hui l’écrire tout court. La Littérature est devenue un état difficile, étroit, mortel. Ce ne sont plus ses ornements qu’elle défend, c’est sa peau : j’ai bien peur que la nouvelle critique Ni-Ni ne soit en retard d’une saison.

 

Barthes, in Mythologies, ed. Seuil

Publié dans Littérature

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