Demain, dès l'aube - V. Hugo

Publié le par sophie

La nuit dernière, pas de poème: j'étais de garde.
De ces nuits de garde où la seule chose qui nous fait tenir c'est la certitude que l'aube finira par arriver et avec elle la relève.
De ces nuits de garde qui sont d'intenses moments de solitude.
De ces nuits de garde où l'on annonce à une maman que son fils, vingt-deux ans il y a trois jour, va mourir.
De ces nuits de garde où la maman dit: "J'ai confiance, il va vivre". - "Je ne peux vous l'assurer, madame". -"Docteur, sauvez mon bébé."
De ces nuits de garde où l'on sent que la vie nous file entre les doigts sans que l'on ne puisse rien faire.
De ces nuits de garde où l'on laisse la chambre du patient tel un champ de bataille, le lit souillé de sang, de vomi, de morve et de merde.
De ces nuits de garde où l'on se sent tellement impuissant, où l'on se dit: "un autre n'aurait-il pas mieux fait?" et où l'on se répète inlassablement "ai-je vraiment fait ce qu'il fallait?"
De ces nuits de garde où une fois la bataille perdue, une autre épreuve nous attend, celle de l'annonce à la famille: "Ce n'est pas possible! Mais avez-vous vraiment tout fait? Mais essayez encore!" Ou pire, pas de mots.
De ces nuits de garde où l'on répète les mêmes phrases: "Nous avons fait le maximum" et "je vous assure qu'il n'a pas souffert."
De ces nuits de garde où les bébés ne sont pas sauvés.

Il y a des poèmes qui sont obsédants de par leur force qu'ils tiennent de leur admirable simplicité. Celui-ci est dédié à la maman de ma nuit de cauchemar qui s'est achevée ce jour pour moi et qui commence pour elle aujourd'hui . Elle était très digne avec son chapelet dans les mains, priant son Dieu qu'il lui laissse son fils. Mais il  lui a ravit; les Dieux sont parfois bien cruels.



Demain, dès l'aube

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo, in Les contemplations

Publié dans P. XIXè - Hugo

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